Printemps 1944 : les rapatriables de Perpignan



Printemps 44, nous sommes à Perpignan, pôle d’une zone dite réservée, évacuée depuis le 2 février, par ordre de l’occupant, sur une largeur de 15 kilomètres le long du littoral. Quelque 10.000 soldats allemands sont postés dans le département. Pourtant, en ville, séjournent depuis fin février, 73 séfardis, venus de Nice, de Marseille, de Grenoble, de Toulouse, de Pau, et peut-être de quelques autres villes du sud. 73 séfardis dotés d’une nationalité espagnole, dûment et longuement contrôlée, qui  ont obtenu leur autorisation d’entrée en Espagne, et qui ont donc été invités par les consuls locaux, eux-mêmes mandatés le 15 février par l’Ambassade d’Espagne à Vichy, elle-même avisée par Berlin, à se trouver aussi vite que possible présents à Perpignan, (d’où avait été déjà formé en vue du passage à la frontière de Port-Bou le 15 octobre 1943 un rapatriement de 50 judéo-espagnols, en provenance de l’ex zone non occupée), afin de répondre immédiatement à toute éventualité de franchissement de la frontière dans des délais étroits et impératifs.

Car il y a un hic : il faudra attendre l’arrivée du visa de sortie allemand, apposé sur le passeport collectif négocié par l’Ambassade d’Espagne à Vichy, et promis.

Ce rapatriement envisagé est le septième des huit rapatriements collectifs1 préparés ou réalisés par les consuls impliqués, entre 1941 et 1944, en plus du plan élaboré en septembre 41 pour rapatrier 2000 judéo-espagnols, inscrits au Consulat de Paris sans pour autant que leur nationalité soit juridiquement de même origine.1 Et indépendamment des visas individuels accordés ici et là.2 Voire d’appels sous les drapeaux franquistes, dont les intéressés, peu portés aux joies de la caserne, n’ont pas forcément conscience de la chance qui leur est ainsi offerte d’échapper à la Shoah.

Parmi ces rapatriables, on note deux familles Hassid sans lien de parenté, une famille Saporta, un couple Gattegno dont la femme n’est pas juive, des Ezratty, des de Toledo. Un Samuel Nahmias, de Pau, qui s’est battu bec et ongles pour faire reconnaître sa nationalité espagnole. Et des Dinar, libérés, pour la circonstance, de Drancy.3 Depuis le 15 février où la liste a été arrêtée puis réactualisée dix jours plus tard, tous ces privilégiés, ont été pourvus, en cas d’arrestation de la police française ou allemande, d’un certificat aux termes duquel ils étaient en partance pour l’Espagne.

Henri Hassid est de ceux-là.4 “Un télégramme du Consulat d’Espagne de Lyon, daté du 22 février 44, nous atteint à Grenoble et nous informe, mes parents, mes frères et moi, d’avoir à gagner Perpignan où nous avons dû arriver en mars. Contrairement aux autres rapatriables qui s’installent à l’Hôtel de la Loge, mon père choisit un petit établissement minable à la périphérie”.

Charlotte Saporta5 était alors, comme Henri Hassid, une enfant: “jusqu’en janvier 44, en tant qu’espagnols, moi-même née à Vienne, néanmoins, nous n’avons pas eu d’ennuis à Nice, même après le départ des Italiens le 8 septembre 43. Pourtant, les vagues d’arrestations qui ont marqué l’arrivée du Kommando Brunner conduisent mon père à mettre femme et enfants à l’abri, en nous envoyant à Ambilly, près d’Annemasse, d’où une amie tentera vainement de nous faire passer en Suisse. Nous sommes refoulés en tant qu’espagnols.
Peu de temps après, fin janvier, mon père nous fait prévenir qu’un dernier convoi allait partir pour l’Espagne : les juifs espagnols vivant sur la Côte d’Azur devaient s’y inscrire faute de quoi, ils seraient considérés comme apatrides et risqueraient l’arrestation. Mon père prend donc contact avec le Consul d’Espagne à Nice”.6

Au vu d’un document ottoman, présenté par mon père, attestant notre lignée depuis 1492, le consul s’écrie :

“Même moi, je ne peux remonter aussi loin pour prouver ma nationalité espagnole”.

Nous voici donc revenus à Nice, que nous quittons, sur ordre du consul, pour Perpignan, où, nous précise-t-on, il nous faudra attendre le visa de sortie allemand. Un voyage épuisant nous débarque sous la neige, à 4 heures du matin. Il faut attendre la levée du couvre-feu.

Mon père, nous laissant dans la salle d’attente, part en ville à la recherche d’un logement qui sera l’Hôtel de la Loge. Le patron (j’ai souvenir du nom de Bardonnèche) nous installe un peu à l’écart du milieu de l’hôtel. Mon père prend contact avec le consul d’Espagne : et c’est ainsi que tous les réfugiés en instance de départ se retrouvent à l’Hôtel de la Loge. Quelque vingt familles judéo-espagnoles”.

Pourtant, cette liste aurait dû être plus longue il manque, par exemple, Pedro et Mathilde Rosanès, arrêtés à Nice le 22 octobre 1943, transférés à Drancy, déportés par le convoi 66, du 20 janvier 44 et dont le nom se trouvait, ignorant le drame, le 11 juillet sur une Liste des séfardis espagnols détenus et inclus dans le passeport collectif espagnol présentée par l’Ambassade d’Espagne à Vichy à son homologue allemand. Mais, témoigne Charlotte Saporta, “leur fille se trouve parmi nous. Ulcérée de chagrin, à la suite de la déportation de ses parents, elle se convertira au catholicisme.” Il manque encore Alfredo Calmi Aftalion, arrêté à Lyon sous prétexte de trafic illégal de devises : “interné au fort de Montluc, transféré à Drancy” d’où il sera déporté le 7 mars 1944 par le convoi 69. Il manque encore Adelina Cassouto Tisseron, arrêtée une première fois début novembre à Marseille, relâchée le 26 sur l’intervention du consul d’Espagne, réarrêtée, et dont l’Ambassadeur d’Espagne à Vichy a demandé, le 1er août 44, que “comme les autres séfardis espagnols internés, elle puisse être mise en liberté et regagner Perpignan en vue de son rapatriement”.7 Il manque le couple Arditti, de Marseille, pour qui le consul local multiplie vainement auprès des instances allemandes les efforts pour l’obtention de l’autorisation de rapatriement.

 De toute façon, à Perpignan, le visa collectif de sortie se fait attendre tandis qu’à l’insu des candidats au rapatriement, tout un maillage de télégrammes entre Berlin, l’Ambassade d’Espagne à Vichy, le consul général à Paris, accumule entraves, mesures dilatoires, contrôles constamment remis en question. D’autant que, simultanément, les Allemands se plaisent à y entremêler les négociations menées à Paris par le Consul Général d’Espagne Fiskovitz pour le rapatriement de 69 séfardis vivant, d’ailleurs clandestinement depuis le 25 novembre dernier, dans la capitale.

“Le plus clair de mon temps, en attendant que nous parvienne le visa de sortie collectif attendu de Berlin, témoigne Henri Hassid, est consacré à préparer en solitaire mon baccalauréat que je passerai après la Libération.”
“La vie s’organise petit à petit, bien que nous n’allions pas à l’école, raconte Charlotte Saporta. De temps en temps, des chambres sont réquisitionnées par des officiers allemands. Mon père est le seul à parler la langue de Goethe : il sympathise avec un officier autrichien, du nom de Ziterhofer, avec qui il assure la liaison avec le patron quand celui-ci a besoin de reprendre des chambres.8

Nous vivons chichement. Mon père se fait envoyer des pièces de tissu par un ami de Castres : de quoi troquer contre de la nourriture. Il n’y aura pas d’arrestations pendant l’attente du visa de sortie. Pourtant, un matin, la Gestapo fera une descente à l’hôtel : mon père brutalement giflé, ma mère, mes frères et moi sommes jetés dans un camion direction la citadelle. Tous nos bagages sont fouillés et délestés de toutes leurs valeurs, bijoux, argent. Quarante-huit heures après, le consul nous fait libérer.

Aussi, nous ne nous sentons plus en sécurité dans cet hôtel. Et chacun d’entre nous cherche un appartement en ville. Les chefs de famille se retrouvent tous les jours en comité de crise, échangeant les nouvelles. Lorsqu’un jour de mai, mon père est convoqué à la Kommandantur. Frayeur. Il s’y rend, accompagné de deux amis en avertissant :

- Si je n’en suis pas ressorti au bout d’une demi-heure, prévenez le Consul.

Or, ce que voulait faire savoir l’officier, c’est que les visas arriveraient incessamment, et que nous disposerions de quarante-huit heures pour déguerpir, 9 faute de quoi…”

Les consuls, déstabilisés par les remises en question, se révèlent impuissants à dénouer la situation.10 Les événements de guerre décideront pour eux. En revanche, l’information parvient en Espagne, sans doute à la suite d’une initiative personnelle d’un rapatriable: ainsi averti, Fritz Lichtenstein, venu d’Angleterre, pour organiser des filières vers la Palestine, nourrit des internés de Miranda qu’il fait libérer ou des clandestins qui franchissent les Pyrénées, intervient auprès de Germán Baraibar, Directeur d’Europe au Ministère des Affaires Étrangères espagnol, afin qu’il obtienne des Allemands l’accélération du visa de sortie. Ce que son interlocuteur lui promet le 5 juin. Mais, précise l’historien Haïm Avni, “tout ce que l’on sait, le 14 juillet, est que ces juifs sont retenus à la frontière espagnole parce que les autorités allemandes ne leur accordent pas le visa de sortie”.

Ces visas n’arriveront jamais. “La ville est alors fiévreuse, dans l’attente de sa libération”, constate Charlotte Saporta. Le Débarquement de Normandie a modifié la donne. Les Alliés ont débarqué en Provence le 15 août. Le 19 août, les Allemands dynamitent les installations du port. Les bâtiments qui abritent leurs munitions sautent. La 1re Armée Française atteint Arles, Avignon et Tarascon le 25 août et franchit le Rhône le lendemain. Ville après ville, le Roussillon accueille les libérateurs. Les maquisards, qui viennent d’obtenir des parachutages, descendent des hauteurs. Les Allemands se retranchent dans les bâtiments officiels. “J’assiste, de mes fenêtres, aux escarmouches sur les toits, aux arrestations de collaborateurs, aux femmes que l’on tond”, témoigne encore Charlotte Saporta.

Au matin du 31 août, les tirs se calment. Puis s’arrêtent : l’état-major allemand se rend aux autorités. “Mon père, conclut Charlotte Saporta, se met en quête d’un camion pour rentrer à Nice. Nous serons chez nous pour Rosh Hashana le
18 septembre 1944.”

       F. E
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