Juifs du Maghreb - Jacques Taieb

2004, Cercle de généalogie Juive,
14 rue St lazare 75009 Paris 271 pages
ISBN 2 912 785 28 6

Précédé d’une belle préface de Georges Weill conservateur général honoraire du Patrimoine et Président de la Société des études juives, Jacques Taieb1 signe ce livre : historien à Paris et Tunis il a beaucoup publié sur le Maghreb et sur les juifs de ces pays. On garde le souvenir des excellents ouvrages : “Être  juif au Maghreb  à la veille de la colonisation” , “Les juifs de Tunisie” images et textes, “Les sociétés juives du Maghreb moderne”, “Sépharades et juifs d’ailleurs”2, “100 mots pour dire le judaïsme”. Aujourd’hui il nous offre un livre qui nous touche au plus profond de notre être puisqu’il nous offre l’origine de nos patronymes pour nous redonner notre mémoire…

Dans la première partie l’auteur se pose d’abord la question du choix entre souche et patronyme comme l’avait déjà fait Maurice Eisenbeth3.Une souche est toujours liée à une racine et elle peut comporter plusieurs patronymes séparés par des nuances orthographiques.

ex : Kalifa, Kalifat, Klifa, Kallaf, Benkelida, Bahrlifa, Kalfon ou Halfon viennent de la même souche arabe avec le sens de vicaire, remplaçant ou successeur. C’est la formule choisie par J. Taieb même s’il y a quelquefois des confusions ou des erreurs.

De Aaron à Zuzute soit 1332 noms, toute la population du Maghreb au sens large, qui va jusqu’en Libye, passe sous  nos yeux étonnés et ravis, ainsi par exemple:

-242 Benichou. Ichou est le diminutif berbère de José (Yahochûa en hébreu) et avec l’indice de filiation, Benichou. Les Ait Ichou, les fils d’Ichou en berbère sont des fractions des tribus berbérophones dans la région de Meknès. S’agit-il d’un prénom ou d’une origine ethnique ? Les deux explications peuvent coexister. Sans doute les patronymes Choua et Benschoua sont-ils des variantes de Benichou. Souche courante, le lexique fait bien entendu apparaître les souches très rares, peu courantes, courantes, fréquentes et très fréquentes. Les statistiques de 1948/50 établies par l’auteur nous disent que 535000 juifs environ vécurent en Algérie, Tunisie, Maroc et Libye. La fréquence de leurs souches est donc étudiée :
0,5 à 0,8 % du peuplement : souches t fréquentes, 1 % pour les souches très fréquentes comme Cohen.





Cette première partie bien documentée  accompagnée de notes bibliographiques fournies nous aurait suffi… mais l’auteur veut aller au delà et dans une seconde partie c’est l’historien des sciences sociales qui réapparaît et qui se pose six questions :
• le poids statistique de chacune des langues d’origines des souches.
• l’onomastique étudiée est-elle typiquement juive ?
• la date de naissance des patronymes
• la géographie de ces patronymes
• la charge socio-culturelle de chaque nom

En gros la moitié des souches sont arabes, 7,8 % berbères, 13,3 % hébréo-araméennes, 10 % espagnoles, 2 % portugaises, 4 % italiennes, d’où la nécessaire question à se poser : existe-t-il une onomastique juive ? Bien sûr que oui pour certains patronymes, comme le montrent les pourcentages cités plus haut, mais cette onomastique juive porte sur les patronymes hébraïques et araméens comme Cohen, Levy, Barouch ou Kaddouche par exemple, mais après certaines conversions on retrouve Al Khunin à Fez, à Sfax les Camloun et Benslama sont aussi d’origine juive. Il y a aussi les apports berbères : Beddouk diminutif de Mardochée, Issay diminutif de Moïse, l’espagnol Abravanel diminutif d’Abraham, Bitton, augmentatif de Vida ; il y a aussi des souches partagées utilisées par les conversos comme Rodriguez, Enriquez, Henriquez ou encore Toledano de Tolede, Marciano de Murcia, ou Pimienta de poivre, Pintado peint. Pour les souches arabes partagées signalons les noms de métiers Assaraf (changeur) Haddad (forgeron) Nedjar (menuisier) ou Nakkache (graveur).
Pour la genèse des sources patronymiques J. Taieb part de la gueniza du Caire pour faire un tableau assez complet de notre histoire en Méditerranée . “Finalement nous sommes sur un temps long, fort loin d’une totale immuabilité des souches. Nos patronymes naissent, vivent, meurent, renaissent, se recomposent, épousant les péripéties de l’histoire, mouvants comme la vie.” Puis  il nous offre un remarquable survol des familles juives importantes ou pas des divers territoires du Maghreb. Chacun y retrouvera les siens s’il veut bien avancer dans la lecture de cet ouvrage savamment documenté.

Ainsi le lecteur est convié à un long périple à travers le temps et l’espace. Au fil des pages, des sources des souches et des patronymes, de nombreuses questions se posent à lui sur son passé et sur son devenir… il ne trouvera peut-être pas toutes les réponses mais des pistes et une très bonne bibliographie et de très nombreuses notes savantes.

  Charles Leselbaum
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