Refranes y expresiones sefardí de la tradición judeo-española de esmirna de Luis Leon

Octobre 2001. Ed. Milá (AMIA) Buenos-Aires 95 pages. ISBN : 987-9491-06-8

 
Les proverbes sépharades, ces merveilles de concision qui naissent de la sagesse populaire, sont souvent définis comme de véritables trésors linguistiques ; il serait injuste cependant de ne pas inclure parmi ces prodiges de la langue judéo-espagnole les expressions courantes qui s’emploient pour saluer, désirer, attirer la protection, etc... car ils sont, ces énoncés, au même titre que les dictons, de véritables leçons de civilisation en miniature qui permettent d’imaginer la mentalité de la société qui leur a donné naissance.

C’est pourquoi le titre de cette nouvelle compilation de proverbes : Refranes y Expresiones Sefardíes, qui nous promet des proverbes mais aussi des formules d’usage courant, ajoute un attrait supplémentaire à ce proverbier.

Quant au sous-titre : “de la tradition judéo-espagnole de Smyrne”, il nous laisse prévoir une approche non conventionnelle du sujet car ce nouveau recueil n’est pas issu de la culture sépharade générale mais d’une tradition judéo-espagnole particulière, celle de Smyrne, ce qui stimulera les chercheurs à se pencher sur la tradition parémiologique d’autres communautés, ouvrant ainsi la voie à de possibles et intéressantes analyses comparatives entre les différents héritages culturels.

L’auteur de ce recueil, Luis Léon, est né en Argentine. Sa profession d’architecte ne lui a nullement fait perdre le sceau de ses origines izmirlíes et parce que son enfance a été bercée de romansas, adages et bénédictions, et parce qu’il a grandi en djudezmo, il se sait un maillon de cette longue chaîne de la transmission culturelle sépharade et s’est proposé de transmettre, à son tour, la culture qu’il a reçue de ses ancêtres. La publication de ce volume qui ne prétend nullement être complet ni organisé de manière académique, est sa première victoire dans cette bataille pour la sauvegarde de l’héritage culturel de son groupe d’appartenance.
 
Selon l’auteur, c’est l’emploi des expressions populaires, encore si enracinées chez tout Sépharade, qui contribue de nos jours au maintien de la langue judéo-espagnole.
Une hypothèse intéressante certes, que semble confirmer le groupe sépharade sur lequel porte sa recherche car, si la proximité linguistique entre le djudezmo et l’espagnol parlé en Argentine a permis à ces Juifs-espagnols-ottomans de s’adapter rapidement à l’environnement argentin, elle a aussi porté atteinte, plus que dans les pays non-hispanophones, à la continuité de leur langue primaire. Il est donc intéressant de constater que ces Sépharades continuent à utiliser naturellement des lambeaux de leur langue puisqu'ils greffent constamment leur discours - en espagnol – de formules en… judéo-espagnol, ce qui aide (ne serait-ce que minimement) à la conservation de la langue ancestrale.
 
La présentation du travail est intelligemment menée : chaque proverbe est en effet cité dans son texte original - transcrit en graphie espagnole - afin que le lecteur hispanophone non sépharade puisse capter d’emblée la musicalité, le rythme et la rime de chaque expression. Puis, afin de nous aider à mieux interpréter le sens de la sentence, Luis Léon propose, après chaque expression, sa traduction en espagnol ou, lorsqu'il existe, son équivalent castillan ou argentin, et une brève explication qui nous situe dans le contexte où s’emploie le proverbe.

En outre, chaque fois que cela lui a été possible, et cela marque la différence avec d’autres proverbiers, il a eu à cœur de citer l’histoire ou l’anecdote réelle à partir de laquelle est né le proverbe, ce qui facilite l’évocation de la société qui lui a donné naissance.
Il me semble intéressant de citer quelques exemples : 

 1. Echarás un pan a la mar que algún día lo recibirás. Haz el bien sin mirar a quien.2  
 
El que da sedacá, abalda la gisdrá.
El que da limosna, aumenta la bendición
3
 
Cet ouvrage aurait gagné en dynamisme cependant si les expressions compilées avaient été présentées par ordre thématique et non alphabétique car il existe des proverbes pour absolument toutes les situations et en citer un, c’est en déclencher un ou plusieurs autres. Il aurait été souhaitable également que l’auteur accompagne ce texte de ses propres réflexions sur l’humour dans les proverbes judéo-espagnols. Luis Léon nous fait part dans son introduction du désir de revenir sur ce sujet afin de le compléter.
 
Nous l’encourageons à le faire !
Il serait fort intéressant qu’un jour quelqu’un nous présente une étude sur les proverbes qui nous permettrait de comprendre pourquoi certains mécanismes sont si souvent employés dans la parémiologie sépharade, je pense en particulier à :

  • L’usage réitératif de diminutifs/augmentatifs.
  • De termes empruntés à l’alimentation.
 Il faudrait analyser également les préjugés qui existaient dans cette société (belle-fille/belle-mère entre autres).
  • Et la peur de prononcer certains mots…
  • La présence, dans les proverbes judéo-espagnols, de nombreux emprunts linguistiques mériterait toute une étude.
  • De même que l’art de la mise en situation dans les dictons sépharades, une merveille de synthèse !
  • Finalement, il serait très intéressant de comparer les différentes versions d’une même formule selon les communautés…
Des expressions si concises… tant de réflexions possibles !
 
 
Hélène Gutkowski
 
 
Notes
 
Dans un souci peu commun d’authenticité, Luis Léon s’est imposé un rigoureux critère
de sélection : ne figurent dans ce recueil que les proverbes qui ont été reconnus comme particuliers à la communauté smyrniote par au moins trois membres de la première génération de Sépharades de cette origine nés en Argentine.

2 Proverbe qui encourage à aider autrui, extrait du conte suivant : deux petits vieux avaient l’habitude, après leur repas, d’aller jeter les restes de leur pain à la mer pour les poissons. Un jour, à court de ressources, ils allèrent pêcher à l’endroit où ils allaient d’habitude. Ils attrapèrent un poisson et en le vidant pour le manger, trouvèrent une perle de grande valeur.

3 C’est-à-dire : qui donne une aumône renforce la bénédiction (en sa faveur !). Ce proverbe se base sur la narration suivante : une femme qui se sentait très malheureuse était sur le point de s’empoisonner quand tout à coup quelqu’un frappa à sa porte. Elle courut ouvrir et se trouva face à un indigent qui faisait pitié à voir. Elle lui donna l’aumône prenant conscience à ce moment-là, de la relativité de son propre malheur.

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