Heretics or Daughters of Israel? The Crypto-Jewish Women of Castile - Renée Levine Melammed

En anglais - 1999
Hérétiques ou filles d'Israël ? Les femmes crypto-juives de Castille
Oxford University Press - New York - USA
174 pages, Appendices, notes, bibliographie, index.
Article primitivement paru dans la LS américaine n°4.

Ce livre couvre une soixantaine de procès de l'Inquisition, des procès de femmes accusées de judaïser par le tribunal de l'Inquisition de Tolède, de 1453 à 1591. Cette étude concerne donc des femmes converties en 1492 et d'autres, descendantes de convertis.

Melammed ne partage pas, semble-t-il, l'opinion de Benzion Netanyahu et d'autres historiens qui soutiennent que l'Inquisition attaquait les nouveaux chrétiens sur des bases racistes, sociales ou économiques, et qui affirment que, à l'exception d'un petit nombre de cas, l'accu-sation de judaïser était sans fondement. Melammed, lui, conclut que même si ces femmes avaient réussi à prouver leur innocence, il y aurait eu assez de preuves pour démontrer que les accusées étaient vraiment des “filles d'Israël” qui utilisaient leur ruse féminine pour corrompre l'Eglise et l'Inquisition.

Etant donné que l'Inquisition visait aussi bien les femmes que les hommes, il est donc possible d'étudier le sort des femmes en particulier, et l'Inquisition comme un exemple supplémentaire de l'histoire de l'oppression de la femme par l'homme. L'Inquisition était en effet une institution composée uniquement d'hommes. Il n'y avait pas de femmes dans le personnel des prisons incommunicado (secrètes) dans lesquelles femmes et hommes restaient emmurés pendant des mois et même des années. Les femmes se voyaient interdire la compagnie d'autres femmes auxquelles elles auraient pu parler de choses intimes ou de leurs enfants et de leur mari dont elles étaient cruellement séparées. De plus, il semblerait qu'aucune considération de modestie féminine n'ait été envisagée quand des femmes étaient torturées et forcées à avouer.

Les femmes crypto-juives faisaient l'objet d'une attention particulière de la part de l'Inquisition. Comme l'auteur l'indique, les hommes une fois baptisés étaient privés du milieu social public dans lequel ils avaient une place en tant que juifs. Les femmes, elles, étaient celles qui préparaient le foyer pour l'entrée du Shabbat. Elles devaient veiller à ce que la maison soit nettoyée, les lampes astiquées et les mèches des lampes remplacées et à ce que ces mèches brûlent le plus longtemps possible. Avant Shabbat, les femmes cuisinaient à l'avance, préparant l'adefina, ce ragoût qu'on gardait au chaud toute la durée de Shabbat, elles jetaient un morceau de pâte dans le feu en préparant la hallah et elles faisaient en sorte que toute la maisonnée porte des vêtements propres. Elles cuisaient au four de la matza pour la Pâque juive, elles s'occupaient des gens en deuil pendant les sept jours de shiv'a et elles pleuraient fort aux enterrements. Et naturellement, c'était le rôle des femmes de faire la cuisine ou du moins de surveiller la cuisine.



     Il est assez étonnant de constater que malgré l'expulsion des juifs espagnols de 1492 et l'impossibilité d'acheter de la viande abattue rituellement selon la loi juive, les crypto-juifs s'efforçaient de préparer leur viande comme si elle avait été abattue “à la juive”, la rendant cachère en enlevant le nerf sciatique, le gras de l'abdomen et le sang. On pouvait naturellement tuer les volailles chez soi, en leur coupant le cou. Notons que le mot ahogar qui désigne la méthode non-juive de tuer les volailles, signifie plutôt “tordre le cou”, étouffer, que noyer comme l'écrit l'auteur.

Toutes les raisons mentionnées ci-dessus prédisposaient les femmes à être les victimes des témoignages vrais ou faux de leurs servantes et de ceux de voisins malveillants.

Melammed attache un intérêt particulier à la procédure juridique du tribunal de l'Inquisition concernant les tachas, les noms des ennemis que la victime et ses témoins fournissaient au tribunal, et dont le tribunal était censé ignorer le témoignage.

Malheureusement pour les victimes, ce système ne fonctionna pas dans le cas, par exemple, de María López et de sa fille Isabel qui, le 30 novembre 1518, furent brûlées vives sur un bûcher pour avoir judaïsé.

Quiconque, intéressé par les détails de l'instruction de ces cas menée par le procureur de l'Inquisition, et par la façon dont les inquisiteurs traitaient les tachas, appréciera beaucoup ce chapitre bien que l'auteur de cet article le trouve quelque peu répétitif et obscur. Les femmes López nommèrent près de 150 personnes, qui, soutenèrent-elles, leur étaient hostiles dans la ville de Cogolludo.

María et Isabel López furent néanmoins brûlées sur un bûcher en 1518. Pedro de Villareal, le père de María, un collecteur d'impôts qui avait beaucoup d'ennemis, fut exécuté en 1519 après avoir perdu femme et fille. Il avoua avoir judaïsé mais ces procès nous font nous demander si, après tout, Benzion Netanyahu et confrères n'ont pas tort.

Les accusations et les preuves ne sont pas du tout convaincantes et on peut bien supposer que la famille López Villareal ait judaïsé un peu, occasionnellement, alors qu'elle vivait le reste du temps une vie tout à fait chrétienne.



     Un autre cas cité est celui de la sage-femme, nouvelle chétienne, Beatriz Rodríguez de Santa Olalla qui fut poursuivie pendant des décennies par l'Inquisition. Des remarques datant de 1514 furent notées et utilisées à nouveau contre elle des années plus tard, en 1536. Ce cas présente un intérêt spécifiquement féministe mais pourtant Melammed nous explique la méfiance particulière qu'une sage-femme nouvelle chrétienne comme Beatriz pouvait susciter du fait de sa responsabilité à administrer le baptême au cas où le bébé serait sur le point de mourir.

En 1550, quand Beatriz fut jugée, on la soupçonnait d'avoir faussement affirmé avoir baptisé un nouveau-né que les parents n'avaient pas tout de suite amené à l'église. Dans ce cas aussi les preuves ne sont pas convaincantes bien que Beatriz ait avoué son judaïsme secret.

Melammed décrit au début de son livre des cas de messianisme visionnaire. Maria Gómez de Chillón et Inés de Herrera, quelques femmes et un homme aussi avaient annoncé la fin imminente de la captivité et le départ des juifs pour la Terre Promise, avec à leur tête le prophète Elie. Une telle attitude était intolérable pour l'Inquisition, qui sévit rudement.

La fin du livre comprend un chapitre sur les procès d'un grand nombre de judaïsants à Alcázar de Consuegra - maintenant Alcázar de San Juan - à la fin du XVIe siècle et montre que le style des procès et les aveux ressemblaient beaucoup à ceux des juifs portugais du XVIIe et XVIIIe siècles, avec peu de tachas mais de longues confessions mettant en cause d'autres crypto-juifs et ce faisant, fournissant beaucoup de détails sur la vie crypto-juive qui était loin d'être moribonde.

L'ouvrage de Renée Levine Melammed est érudit avec des références complètes et des notes. C'est une contribution de qualité à une littérature en pleine expansion basée sur des études fouillées des procès de l'Inquisition.

Michael Alpert

Article rédigé en anglais et traduit par Rosine Nussenblatt.

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