Camp de représailles de Noël Calef

Un livre inconnu d’un auteur méconnu :
“Je l’avoue sans fausse modestie, je serais heureux que mon livre fût accueilli par un enthousiasme unanime. Hélas ! Je ne me fais pas d’illusions.”

“Campo di rappresaglie”.  Di Carlo, Rome 1948.
Puis 1991 FFDJF.
Puis 1997 Editions  de l’Olivier/Le Seuil,  440 pages.


L’avenir allait pleinement confirmer ce pessimisme. Qui connaissait ce livre écrit en captivité en 1942-1943 en français, et qui ne fut jamais édité avant que Serge Klarsfeld n’en eût retrouvé le manuscrit - jamais relu ni corrigé par son auteur - et ne l’eût publié en 1991, 33 ans après la mort de Noël Calef ? Quelle diffusion a pu connaître la version italienne publiée en 1948 à Rome ?

Qui connaissait à ce jour l’écrivain Nissim - devenu Noël - Calef, né en Bulgarie en 1907, titulaire dès sa jeunesse de la “citoyenneté d’honneur italienne”, mort à Paris en 1968 ?

Il advint même à cet homme de survivre en captivité puisqu’il connut après Drancy les camps italiens; puis il vécut en France après la guerre, écrivant romans et nouvelles et travaillant comme dialoguiste et scénariste de films (“échec au porteur”, “Ascenseur pour l’échafaud” etc.), entre autres avec Joseph Losey.
Le présent livre-témoignage a été rédigé, écrit l’auteur, à “Drancy, Bardonecchia, Tolentino, 21 août 1941-1943”. 

Il s’agit d’un récit à la troisième personne, mais il faut retrouver Noël Calef derrière le jeune intellectuel italien Raymond Alcala. L’auteur se demande lui-même s’il a écrit “un roman reportage ou un reportage romancé. Peu importe [...] la formule employée me permettait d’étudier les personnages psychologiquement et d’illustrer l’effroyable travail de désorganisation physique et morale réalisé par l’injustice et les mauvais traitements. Là était mon but”.

Le récit - chronologique - s’ouvre sur la rafle du 20 août 1941 à Paris, opérée par la police française au domicile ou dans la rue - incrédulité et désarroi se manifestent chez tous les raflés : “Ça n’est pas possible en France au XXème siècle..!” 
Il s’achève, en décembre de la même année sur les mesures de représailles prises à la suite des attentats commis contre des membres de l’armée allemande : déportation de mille juifs vers l’Est, et choix d’une quarantaine d’otages - dont Alcala - qui seront fusillés en compagnie de gaullistes et de communistes (dont Gabriel Péri). 

L’essentiel du récit a pour cadre unique Drancy, “camp de représailles, oubliette du Moyen-Âge” - mais pour quel crime commis ? Mépris et humiliations de la part des gardes et gendarmes. Dénuement absolu des prisonniers dans des locaux nus. Faim obsédante qui ravale l’homme au rang de la bête, nourriture infâme.

L’auteur se refuse à toute idéalisation des victimes sans rien cacher de leurs faiblesses, de leur absence de solidarité à de rares exceptions près et du manque d’une conscience collective que Raymond Alcala s’obstine à éveiller. On est pris d’écœurement et de révolte en constatant “jusqu’à quel degré de bestialité l”homme peut réduire l’homme”, d’autant plus qu’ici on voit à l’œuvre, non des nazis fanatiques (ils restent presque toujours dans l’ombre) mais des gendarmes et policiers français, gens “normaux” soucieux du bon accomplissement de la consigne. Mais la consigne impliquait-elle de piller les colis des prisonniers, de se livrer avec ce butin à un fructueux marché noir, de sanctionner par des humiliations supplémentaires toute revendication tendant à obtenir un embryon de traitement humain ?

Dans cette collectivité disparate, où se constituent rapidement des clans en fonction des origines, du statut social, où s’instaurent des privilèges : “La Faculté de Médecine” - une cinquantaine de médecins internés -, “Le Barreau” - les avocats finissent par obtenir, en tout égoïsme, des conditions de vie presque décentes -, on s’attache particulièrement au destin du jeune intellectuel Alcala. Il partage 
l’angoisse de ses compagnons de misère, s’alarme pour sa jeune femme malade, mais on le voit d’emblée manifester un altruisme et un sens de la 
solidarité qui 
seront rarement payés de retour.
On suit son parcours, ses élans et ses doutes, sa lucidité sans faille vis à vis des autres et de lui-même, “mes yeux sont trop grands ouverts”, ses tentatives pour éveiller la conscience collective de ses compagnons de détresse, la dégradation progressive, physique et mentale que provoquent chez lui la faim et la maladie, et le sursaut de la pensée qui refuse d’endosser définitivement “le manteau glacé du désespoir”. D’où, comme ce fut le cas pour Calef lui-même, l’écriture comme antidote à la déchéance et au mépris de soi. “Il faut que je regagne l’estime de moi-même. Actuellement je me méprise [.....] écrire est une sorte de réhabilitation pour moi.” D’où ce journal écrit à l’intention de sa femme, et aussi cette ultime lettre rédigée avant d’être fusillé, textes dans lesquels il traduit son amour de la vie, son sens de la fraternité qu’il étend à l’ensemble des hommes et où il ne cesse de s’interroger sur le “pourquoi des souffrances des Juifs et sur les rapports victimes- bourreaux”, revendiquant contre ceux-ci la justice et non la vengeance.

Le récit proprement dit est suivi d’un texte à la première personne intitulé : “Je plaide coupable” où l’auteur, avec toutes les ressources de la logique, de l’émotion et de l’humour, récuse préventivement tous les reproches qu’on ne manquera pas de lui adresser, assume pleinement les responsabilités de son texte, et réfute point par point tous les arguments antisémites. Il conclut son “plaidoyer” par un appel à la justice :

“Les Juifs ne demandent pas qu’on ait pitié d’eux parce qu’ils ont été volés, diminués physiquement et moralement, assassinés. Comme tous les peuples de la terre à laquelle ils appartiennent, ils ont soif de justice.”

Peut-on penser aujourd’hui que cette revendication a été satisfaite ? à tout le moins la parution du livre de Calef, si tardive soit-elle, rend enfin justice à ce témoignage d’un homme véritable.
 
 
Lucette Vidal
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