Méditerranée Orientale Juifs et Chrétiens de la Grèce moderne Histoire des relations intercommunautaires de 1821 à 1945 - Bernard Pierron

Paris, l’Harmattan et tous libraires, 1996, 270 pages. 


C
e livre est le résumé d’une thèse de doctorat qui comprend près de mille pages. Bernard Pierron est bien connu des lecteurs de la “Lettre Sépharade” car il y a raconté - entre autres -  l’histoire du cimetière de Salonique et sa destruction, dans les numéros 14 et 15. Il commente aussi fréquemment pour elle des livres édités dans l’une des nombreuses langues qu’il pratique couramment. C’est le cas dans ce numéro-ci.

L’ouvrage s’articule autour de trois grandes périodes : du début de la guerre d’indépendance (1821) aux deux guerres balkaniques (1912-1913) qui aboutissent à l’annexion de la Macédoine et de Salonique. Puis de 1913 à la dictature de Métaxas (1936). Enfin la guerre, l’occupation allemande et l’extermination des Juifs par les nazis (1943-1944).

D’emblée, dès 1821, se pose la question de la situation des Juifs dans une Grèce indépendante. Car ils sont placés “entre l’enclume et la marteau”. On leur demande “d’embrasser la cause hellène” alors qu’ils sont tout naturellement portés à rester fidèles aux Ottomans, leurs protecteurs de longue date. Chassés d’Espagne à la fin du XVème siècle, persécutés partout, ils avaient trouvé dans l’Empire ottoman hospitalité et tolérance religieuse. Etant donné le poids du passé, ils ne subissent pas sans appréhension une hellénisation dont ils ne savent pas ce qu’elle leur réserve.

A ce problème politique tout à fait particulier s’ajoute l’antisémitisme traditionnel qui oppose dans toute l’Europe les chrétiens aux juifs. Antisémitisme économique des commerçants et des artisans, et antisémitisme religieux. Celui-ci n’est nullement le fait du haut clergé orthodoxe, mais du peuple des fidèles, et aussi des popes qui sont restés dans l’ensemble assez obscurantistes. La croyance moyenâgeuse aux meurtres rituels survit encore parfois, et elle est à l’origine du pogrome qui affecta Corfou en 1891.

D’une façon générale, on peut opposer au peuple - ou du moins à la “populace” dont parle Pierron comme pour innocenter le peuple grec - les élites sociales et politiques occidentalisées qui sont imprégnées des principes de 1789 et qui très vite reconnaissent à la minorité israélite la liberté de conscience et de culte, la liberté d’enseignement et les mêmes droits civils et civiques qu’aux autres citoyens.


La seconde période (1913-1936) est beaucoup plus mouvementée, et c’est pourquoi l’auteur y consacre la plus grande partie de son livre, environ les trois cinquièmes.
Elle commence par la conquête et l’annexion de Salonique. C’est un événement car dans cette ville de 150 000 habitants les Juifs représentent à eux seuls près de la moitié de la population. Ils parlent le judéo-espagnol et grâce notamment aux écoles de l’Alliance Israélite Universelle, un certain nombre d’entre eux parlent français. Ils accueillent l’armée grecque avec beaucoup de réserve, pour une raison que l’on a déjà dite, et aussi parce que le “dépeçage” de la partie européenne de l’Empire ottoman prive le port de son hinterland et menace donc l’hégémonie commerciale qu’il exerçait sur les Balkans.

Un mouvement d’émigration s’amorce presque aussitôt, vers la France “terre d’accueil” qui bénéficie d’un grand prestige et, sous l’influence des sionistes, vers la “Terre Promise”, la Palestine, qui d’ailleurs est alors entre les mains des Turcs. Mais la montée de l’antisémitisme est surtout liée à l’arrivée massive des Grecs d’Asie Mineure. Après l’écrasement de l’armée grecque par l’armée turque de Mustapha Kemal, le traité de Lausanne (1923) avait prescrit l’échange de populations. Plus d’un million de réfugiés affluent, et 100 000 d’entre eux se fixent à Salonique. Démunis, misérables, ils sont d’autant plus mal logés que la reconstruction de la partie de la ville qui a brûlé en 1917 est sans cesse ajournée. Il est facile aux démagogues d’extrême droite de leur faire croire que tous leurs malheurs viennent des Juifs, et à certains gouvernements grecs d’exploiter cette situation nouvelle pour renforcer l’hellénisation des provinces du Nord récemment annexées.

Le repos dominical est imposé à tous et l’on institue pour les citoyens israélites un collège électoral séparé. Naturellement, la crise économique des années 30 aggrave les choses, et c’est dans un climat social détestable que se produit le pogrome de Campbell, un quartier juif de Salonique (1931) : voies de fait, magasins saccagés, maisons incendiées....

La troisième période va de la dictature de Métaxas (1936) à la libération de la Grèce (1944). Elle commence - pour ce qui concerne notre champ d’étude - par un changement tout à fait paradoxal. Alors que les Libéraux, avec leur leader E. Vénizelos, malgré tous leurs grands principes avaient pris des positions politiques si ambigües que l’on pourrait presque les taxer d’antisémitisme, le général Métaxas, nationaliste, admirateur de Mussolini, ouvertement fasciste et violemment anti-communiste, n’est ni raciste ni xénophobe et il va même jusqu’à dissoudre les ligues antisémites !


Soudain, en avril 1941, l’armée allemande venant au secours de l’armée italienne,envahit la Grèce dont l’armée capitule rapidement.
C’est l’occupation nazie. En 1942, à l’initiative d’ailleurs de la municipalité “collaborationniste” de Salonique, la nécropole juive est détruite1 1943 est pour la ville l’année de la tragédie : la déportation à Auschwitz du 15 mars au 7 août et l’extermination. Des 45 000 déportés, seuls une poignée survécurent. “Quatre siècles d’implantation juive sont effacés en cinq mois”.

Dans le reste du pays, les situations ont été très variables, mais à Athènes la moitié des Juifs ont pu échapper aux nazis. Tous avaient bénéficié de facto de l’occupation italienne jusqu’en septembre 1943, et quand les Allemands sont arrivés, les Juifs savaient plus ou moins, mais ils avaient connaissance de ce qui s’était passé à Salonique. Et comme ils étaient relativement peu nombreux, beaucoup d’entre eux ont pu se cacher, avec l’aide il faut le dire, du métropolite d’Athènes, Mgr Damaskinos, du clergé, de l’intelligentsia, de la Résistance, et même de la police.

L’ouvrage est très soigné et très complet, avec une carte historique des agrandissements successifs de la Grèce, deux plans de Salonique avant et après l’incendie de 1917, une chronologie des principaux événements, un tableau des communautés juives avant et après la Choah, un index onomastique et des indications bibliographiques.

Certes, on pourrait chicaner sur certains détails. L’analyse des projets de reconstruction de Salonique est peut-être un peu longue, et l’on se perd parfois dans le dédale des crises qui perturbent gravement, à un rythme accéléré, la vie des Grecs entre 1912 et 1936 : ce ne sont que guerres, coups d’état, changements de régime, élections à répétition, sans oublier les palinodies des généraux et des politiciens...

Mais au total il s’agit d’un livre rigoureux, exhaustif et très sûr, remarquable aussi par son honnêteté, son sens des nuances. Bernard Pierron établit nettement la distinction entre l’Eglise orthodoxe, du moins son haut clergé, et ses fidèles les plus rétrogrades, comme entre le peuple grec et la “populace”.

Bref un livre, le livre de référence, “incontournable” comme l’on dit aujourd’hui. 

Jean-Marie Allaire

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