Crescas, un philosophe juif dans l’Espagne médiévale (1340-1410) - Marc Tobiass et Maurice Ifergan

230 pages. Editions du Cerf 1995. Quelques négligences à déplorer dans l’expression. Abondante bibliographie.
Les auteurs ont adopté pour cette intéressante étude un procédé peut-être discutable mais qui comporte le grand mérite de nous offrir une lecture attrayante sur un sujet peu familier au commun des lecteurs : une critique de l’intellectualisme d’Aristote - et incidemment de celui de Maïmonide.

Sur ce terrain, Crescas doit être considéré comme l’un des grands penseurs juifs du Moyen Age, insuffisamment connu, pensent les auteurs.

Et en bons historiens de la philosophie
qu’ils sont, ils replacent leur personnage dans le cours de l’Histoire. C’est à cet aspect de leur travail que nous nous attacherons.


En quoi leur démarche est-elle originale ?


En ce qu’elle est présentée sous forme de dialogues - totalement inventés bien entendu - entre eux-mêmes et les grands classiques de référence sur les diverses facettes de leur étude, en respectant l’esprit, mais même parfois les textes de leur pseudo-interlocuteurs.

Ainsi, ils s’imaginent questionnant Isaac Baër, l’auteur de l’irremplaçable History of the Jews in Christian Spain (Philadelphie 1966) sur l’environnement etc puis ultérieurement d’autres auteurs , et même Renan...

Au moment des massacres de 1391, point culminant - provisoirement - des attaques contre eux, commencées en 1348 lors de la grande peste qu’ils sont accusés d’avoir propagée bien qu’ils aient payé eux-mêmes leur tribut à cette endémie, les Juifs sont poursuivis par les prêches enflammés de Vincent Ferrer. Crescas vit à Séville. 
Il représente le judaïsme espagnol auprès du prince puis en 1367 se retrouve à Barcelone, à la tête d’une communauté quasi détruite par la peste et les massacres afférents.
En 1389 il est à Saragosse où il assistera deux ans plus tard à la destruction de cette communauté aussi. Il vit intensément la difficulté d’être juif et cela se retrouve dans son œuvre.

Or Adonaï (lumière de Dieu), son ouvrage essentiel, est le reflet de cette précarité. C’est plus un recueil des cours qu’il dispense à ses élèves qu’un ouvrage construit au sens moderne du terme. Il constitue, en quelque sorte, le pendant au “Traité des Egarés” de Maïmonide.

Le livre de Tobiass et Ifergan permet au profane, sous sa forme originale, une bonne approche de la pensée de Crescas - l’un des grands philosophes juifs.

Jean Carasso
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