Une certaine histoire du Maroc - Rovert Assaraf

2005, Éditions Jean-Claude Gawsevitch
39 Quai des Grands Augustins
75006 Paris
828 pages

ISBN 2 35013 005 3

D’emblée cet ouvrage se veut différent : “Une certaine Histoire des Juifs du Maroc” serait-ce sous l’angle quantitatif ? Plus de 800 pages ? Par l’ampleur de la matière ? Si l’on incluait en effet les 8 pages du 1er chapitre, on parcourrait plus de 20 siècles jusqu’à Hassan II. Non, ce qui marque la singularité de ce livre, c’est la place essentielle faite à l’époque contemporaine, si bien que l’étude proprement dite n’embrasse environ que 140 ans, moins d’un siècle et demi, de 1860-1912, “la fin du Vieux Maroc” aux “retrouvailles manquées avec Mohamed V et Hassan II” 1956-1999.

Est-ce à dire que l’auteur serait peu sensible à la durée braudélienne et au poids du passé dans l’histoire moderne ? Loin s’en faut. A tout moment l’éclairage contemporain ou moderne est relié par lui aux événements lointains. Sur de nombreux points, du Moyen Âge à la Renaissance, de l’âge d‘or hispano-arabe à l’Inquisition, le lecteur pourra recouper les foisonnants matériaux rencontrés dans l’hommage collectif à Haïm Zafrani évoqué dans notre dernier numéro.1 Il faut reconnaître néanmoins que l’apport le plus novateur de ce travail est bien l’étude originale du Protectorat. Nous y découvrons un Lyautey non “imperméable aux préjugés antisémites”, bien que “trop ouvert et trop intelligent pour partager l’antisémitisme primaire de ses pairs”. Il avait été l’un des premiers militaires à douter dès le début de la culpabilité de Dreyfus et à le dire. Tout est dit avec nuance et sans manichéisme, sans diabolisation, des précautions du colonisateur pour éviter la part trop belle aux juifs, avec néanmoins le rappel des principes républicains qui empêchent de faire du même juif un sujet diminué.

Les va-et-vient des osmoses culturelles entre juifs du Maroc et d‘Andalousie forment comme la toile de fond des siècles inséparable de l’identité marocaine avec ses retombées modernes : irruption de l’Espagne contemporaine dans la société juive, émigration vers l’Amérique Latine. Lors des guerres d’indépendance du Brésil, nous y rencontrerons avec un parfum d’exotisme, “un chef de guerre”, Salomon Cazes, ancien officier britannique à Gibraltar, un général brésilien, Abraham Bentes, descendant des Rouah de Tanger.
Parmi les victimes indirectes des luttes coloniales au Maroc, on sera frappé par la mort insolite et tragique en 1920 du grand rabbin David Abehséra surnommé (Bababo). Comme pour marquer les complicités supposées des juifs et de la France, ce notable fut placé dans le fût d’un canon tirant sur les Français.

Cette Histoire des Juifs du Maroc est comme vue de l’intérieur. Robert Assaraf est le descendant de l’une des plus vieilles familles du Maroc venues d’Andalousie. Sa carrière s’inscrit paradoxalement pour sa part majeure dans la période post-coloniale, dans ce Maroc indépendant où fait unique, dans les pays arabes, il a rempli d’importantes fonctions publiques et privées. Cela lui permet un regard très fin sur la politique du Maroc à l’égard de ses juifs, qu’il s’agisse de Mohamed V s’opposant à la politique de Vichy ou de Hassan II promoteur de paix et de réconciliation au Proche-Orient.

Il y a beaucoup à apprendre pour le lecteur attentif et patient, entre temps passé et temps présent. Nouveau témoignage de vitalité d’une des plus anciennes communautés juives du Vieux Monde. 

Lionel Levy

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