Le Marchand de café - David Liss

2005
Éditions J. C. Lattes
Lattès, Paris
www.editions-jclattes.fr
477 pages

ISBN 2 7096 2470 2

David Liss n’a pas 40 ans. Originaire de Floride, il a commencé une thèse sur l’histoire économique de la Grande Bretagne et l’irruption du capitalisme financier au début du XVIIIe siècle… qui s’est transformé en un roman à succès : “la Conspiration du papier”.

Avec le Marchand de Café, son deuxième roman, il nous entraîne de façon ludique et romanesque sur les traces de Miguel Lienzo, juif portugais réchappé de l’Inquisition et réfugié à Amsterdam.

Nous sommes en 1659 et la Hollande est en train de devenir l’une des nations les plus puissantes d’Europe. Cause ou conséquence, c’est aussi l’une des plus tolérantes : catholiques et juifs y jouissent d’un degré de liberté tout à fait exceptionnel pour un pays protestant.

Dépourvue de richesses propres, la Hollande a intelligemment misé sur le commerce, et c’est à Amsterdam qu’est née la finance moderne, notamment avec la Bourse de marchandises et le marché à terme.

Étant loin d‘être une spécialiste, je ne m'aventurerai pas dans les finesses du jeu. Il suffit de dire que les fortunes se font et se défont en deux heures (le temps d’ouverture quotidienne de la bourse), qu’un habile bluffeur peut ruiner la réputation d’un négociant et que rien ne résiste à la fièvre spéculative, ni les relations du sang, ni l’appartenance à une communauté.

Pour compléter le tableau, précisons que la liberté des mœurs, notamment chez les Hollandais, permet aux femmes de participer au commerce, que le vin et la bière coulent à flots et que la chair est capiteuse à souhait.




Comment la communauté juive portugaise réagit-elle à cette donne ? A la fois traumatisés par les horreurs de l’Inquisition et rompus à l’art de la dissimulation, les anciens conversos ont fait un retour à l’orthodoxie, comme en témoigne le terrifiant Ma’amad, tribunal civil où les parnassim prononcent l’excommunication, ou herem.

L’art de David Liss, et c’est ce qui rend le roman particulièrement jubilatoire, c’est d’avoir montré que le désir de pouvoir et d’argent conduit à tout, y compris chez les nôtres (qui le nierait ?).

Ainsi Alonzo Alferonda, mis au ban de la communauté, n'hésitera pas à s‘allier à des Hollandais (et surtout des Hollandaises !) pour se venger du parnas Salomon Parido. Ainsi l’infortuné (et astucieux) Miguel devra-t-il déjouer bien des complots pour regagner avec le café sa fortune perdue dans le sucre.

Ah, le café ! Au fil des pages, cette boisson encore peu connue se révèle non seulement une aide précieuse au commerce (elle aiguise les sens, réveille l’intelligence, combat la gueule de bois), mais c’est une véritable drogue pour la belle Hannah, belle-sœur de Miguel : elle devient “accro” à la caféine qui lève ses inhibitions jusqu’en faire une rebelle. Elle veut apprendre à lire, échapper aux lois patriarcales de sa communauté, aimer, vivre !
Les alliances se font et de défont aussi vite que les fortunes dans cette ville où pullulent les lieux de mauvaise vie et de rendez-vous clandestins. On voit apparaître quelques Askhénazes timides (mais dont les femmes savent lire), des Hollandais voleurs, de pulpeuses servantes… Les bateaux, prétendument naufragés, arrivent au port avec une cargaison intacte mais déjà revendue “à découvert”, c’est à dire virtuellement, plus personne ne sait plus qui a trahi qui, dans quel but. Le poker menteur le dispute au billard à trois bandes, ne m’en demandez pas plus, les habitués de la corbeille comprendront.

Miguel Lienzo ne réalise pas la fortune escomptée mais triomphe néanmoins de ses ennemis et finit par épouser la femme de son frère. La morale n’est pas sauve, il s’en faut de beaucoup, mais on a passé un merveilleux moment avec les héros de ce “thriller historique et financier”, un très bon roman pour les vacances, aussi bien documenté que politiquement incorrect, et par là parfaitement réjouissant.

Brigitte Peskine
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