À propos de la Sicile


Un de nos fidèles lecteurs italiens nous envoie ce texte à propos de notre dernière Lettre Sépharade 52.

“Depuis quelque temps, je lis Lettre Sépharade pour l’attention qu’elle porte à la Sicile, mon champ de recherche de choix, et pour la qualité de ses comptes rendus. 

Dans le dernier numéro (LS 52, p. 4), j’ai lu le compte rendu d’un livre paru en Sicile il y a quatorze ans, Judaica Salem. En spécialiste de la Sicile, je me dois de dire quelques mots à ce propos, tant parce que la note 2 de la rédaction affirme que mon ouvrage Ebrei e Sicilia complète et éclaire le compte rendu en question, que parce que les lecteurs francophones pourraient être amenés à prendre au sérieux un livre qui contient beaucoup d’inexactitudes.1 Comme vous le savez, les études scientifiques sur les juifs de Sicile sont assez récentes et l’absence d’une communauté juive et d’une faculté d’hébreu a laissé le champ libre à toutes sortes d’improvisations. Je ne veux pas commenter ici la figure haute en couleurs du grand-père de l'auteur, Peppino, qui avant sa mort répétait le Chema. Personne sauf l'auteur ne peut savoir si c'est vrai. Mais je ne peux pas ne pas relever la contradiction flagrante avec la phrase dans la colonne en regard “Les descendants de ces marranes ont oublié durant des siècles le judaïsme mais ils ont gardé un attachement particulier à l’Illuminisme et à la liberté”.  De quels marranes parle-t-on ici ? Je viens d’une ville pas loin de Salemi et jusqu’à ce livre, je n’avais pas connaissance de marranisme dans la région, pas plus que les savants et les habitants de Salemi que j’ai interviewés pendant mes recherches. En 1993, Francesco Renda, professeur à la faculté d’histoire de Palerme, a publié son livre La fine del giudaismo siciliano (Sellerio, Palermo). Il suffit de le lire pour se convaincre que le marranisme en Sicile a disparu dès le XVIe siècle. Et si jamais on avait encore des doutes, il suffit de lire, en anglais, le livre de Nadia Zeldes, de l'Université hébraïque de Jérusalem, The former Jews of this Kingdom, (Brill 2002) qui est, à ce sujet, the state of art. Pourquoi la Lettre Sépharade n’en donnerait-il pas un compte rendu dans un prochain numéro ? Tita La Jacoma a probablement lu dans le Codice diplomatico dei giudei di Sicilia que six familles pauvres sur les trente qui formaient la communauté demandèrent que leurs frais de voyage soient payés par la caisse communautaire et il en conclut que les autres restèrent. De toute évidence il n’a pas lu dans le même Codice qu'en janvier 1493 le juif plus riche de Salemi s’était déjà expatrié. Or, comme N. Zeldes et F. Renda l'ont montré, la majorité des juifs, surtout dans les villages, partirent en exil. Mais, après quelque temps, beaucoup d'entre eux se convertirent et rentrèrent, exactement comme le relate pour l’Espagne Andrés de Bernaldes dans sa célèbre chronique. Mais, à la différence de l'Espagne, l’Inquisition ne laissa en Sicile aucune trace de marranisme.”


Mais il y a des données historiques incontestables que nul ne put ignorer et qui auraient pu être facilement contrôlées En voici quelques-unes : les communautés juives n’apparurent pas en Sicile quelques décennies avant l’ère chrétienne, mais bien après les IIIe-IVe siècles de notre ère. Jusqu’en 1860, il n’y a à Salemi aucune évidence d’une “île marrane”. Avant l’expulsion de 1492, les juifs de Salemi représentaient 3,3 % de la population, donc bien au-dessous de la moyenne sicilienne, et leur importance économique était presque nulle. Le mythe de la supériorité économique et culturelle juive, en particulier au XVe siècle, a été une fois de plus démenti par Henri Bresc, dans son ouvrage “Arabes de langue, juifs de religion” (Bouchène 2001) de même que le mythe de la démocratie des communautés juives. Enfin, la majorité des juifs de Salemi, à l’opposé de ceux du reste de l’île, choisirent la conversion pour sauver leurs biens.

Nicoló Bucaria

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