Maïmonide Averroès, une correspondance rêvée - Ili Gorlizki

2004, Maisonneuve et Larose
180 pages
ISBN 2 7068-1759 3

Pour quelle raison un romancier israélien comme Ili Gorlizki1 a-t-il fait, comme dans un rêve éveillé, correspondre Maïmonide, savant juif du XIIe siècle, avec le savant musulman bien connu, Averroès ? Sans doute parce qu’il pensait que ce livre pourrait avoir une influence quelconque à l’établissement de la concorde et de la paix entre son peuple d’Israël et celui de la Palestine.

Mais au-delà de ses bonnes intentions, cet ouvrage est tout à fait particulier dans son projet d’écriture puisqu’il présente les rêves de deux philosophes qui ont comme métier ordinaire de penser plutôt et d'interpréter des textes des autres savants pour livrer des explications sur la marche du monde.

Par ce livre on assiste donc à la réconciliation de l’imagination (celle du romancier écrivain) et de la raison (celle de la philosophie). On l’aura compris, ce projet d’écriture est tout à fait original. Il est aussi utile puisqu'il montre qu’il faut aller au-delà des interprétations littérales de la Bible et du Coran et concilier la raison et la religion, “si nécessaire, nous dit Colette Sirat, dans la présentation de l’ouvrage, à l’équilibre de la société”.

Il veut aussi présenter aux Islamistes et aux Israéliens le vrai visage de Dieu, les inciter en tant qu’hommes à atteindre à l’universel, “le monde où tous les hommes seraient frères”.

C’est pour tout cela qu’Ili Gorlizki a imaginé une histoire au cours de laquelle ces deux sages auraient raconté les luttes et les persécutions de leurs peuples et commenter les pages des saintes écritures dans un genre épistolaire. Or, que nous disent Averroès et Maïmonide au travers de leur correspondance qui aura duré près de quarante ans ? Des confidences, des interrogations sur leur devenir et des rappels de faits historiques : “Ce n’est pas dans cette terre (d’Israël) que votre sainte Torah et notre saint Coran nous ont été donnés ; Moïse le prophète sans pareil n’a pas atteint la terre d’Israël et c’est loin de Canaan que le Dieu unique fut révélé par Abraham notre père” (p. 68) écrit le sage Ibn Rush Averroès dans sa lettre de l’an 1165.

Dans d’autres lettres, c’est Maïmonide qui pose des questions à son ami. On lira en particulier la lettre de l’an 1155 (p. 37) dans laquelle il se demande comment concilier ce que dit la philosophie, “héritage d’une minorité” et ce que disent les écrits saints “l’héritage d’un grand nombre”. La philosophie, par exemple, affirme que le monde est éternel tandis que le Coran et la Torah nous enseignent que c’est Dieu qui l’a créé à partir du néant.





On saisit par là que les deux hommes ont souhaité avant tout, à travers leur plume, enseigner aux hommes que les vérités sont contradictoires et qu'il s'agit pour eux de dépasser leurs contradictions. Belle leçon d’histoire et de philosophie humaniste !

Mais par-delà des raisonnements philosophiques et des interprétations des saintes écritures, cette correspondance nous dévoile aussi, sans que l’on y prenne vraiment garde, tout un pan de l’histoire de ces deux peuples, une histoire qui, entre parenthèses, ne cesse de se répéter comme si l’histoire était un éternel recommencement par cycles, de temps de batailles et de temps de paix.

Il est précisé pour nous faire croire à la véracité de l'affaire que cette correspondance d’abord cachée aurait été révélée grâce au disciple de Maïmonide, Yosef ibn Aqmin, à qui les lettres avaient été confiées. Celui-ci les aurait communiquées pour les faire connaître aux générations futures.

On ne pourra lire cet ouvrage qu’en prenant des notes tant les lettres sont truffées de détails historiques sur cette période du Moyen Âge. Les lecteurs se réjouiront que l’auteur ait complété la correspondance par un lexique et un relevé de tous les noms cités qui sont légions.

Cela restera toujours un ouvrage d’érudition présenté dans le genre épistolaire que les historiens auront plaisir à compulser pour parfaire leurs connaissances et dans lequel Ili Gorlizki nous livre toutes ses interrogations, en particulier dans sa post-face qui éclaire bien son projet d'écriture :

“Qu’est ce qui m’a amené à troubler ainsi votre tranquillité ?1 Peut être le doute, le regret léger de ces temps bénis où pouvaient exister des liens amicaux et spirituels entre juifs et Arabes. Ce qui était si naturel à vos yeux semble aujourd’hui étranger et lointain, presque incroyable. Peut-être éprouvé-je également une certaine nostalgie de vous qui étiez si différents, dans vos manières de vivre, de beaucoup de nos contemporains religieux.”
Dans sa préface Colette Sirat avait aussi attiré l’attention du lecteur sur les “préoccupations essentielles des deux philosophes Elles sont de nouveau les nôtres. Par-delà les siècles, nous sommes confrontés au même problème : comment mettre en accord les livres saints et ce qu’on appelle aujourd’hui la modernité ? L’exégèse des livres révélés, Bible et Coran est- elle scellée par les interprétations littérales ? Nos deux amis philosophes montrent qu’elle ne l’est pas ; la lettre des livres saints eux mêmes nous conduit à utiliser la raison et la logique, qui sont le propre de l’homme, quelle que soit sa religion… Dans ce livre nous sommes devant un autre islam, un autre judaïsme ; ils sont tournés vers le cœur des deux religions et ce cœur est celui de l’humain en soi.”
 
Nelly Kemmoun - Leselbaum
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