Last Century of a Sephardic Community The Jews of Monastir, 1839-1943 de Mark Cohen

En anglais “Le dernier siècle d’une communauté sépharade. Les Juifs de Monastir, 1839-1943”
2003
The Foundation for the Advancement of Sephardic Studies and Culture
34 W. 15th Street, 3rd Fl. New York - NY 10011 info@sephardicstudies.org
432 pages Nombreuses illustrations, abondante bibliographie. ISBN 1-886857-06-7
 
Ce livre de Mark Cohen constitue un travail d’amour et de mémoire relatif au passé juif de cette ville de Macédoine (aujourd’hui Bitola) dont la communauté fut anéantie en 1943. C’est un travail important, particulièrement bienvenu pour les lecteurs de langue anglaise, dont d’éventuels descendants d’immigrants de cette région, qui n’ont pas accès aux livres sur ce sujet, le plus souvent rédigés en d’autres langues.

Bien documenté et facile à lire, avec de nombreux titres et sous-titres, ce livre attirera certainement un large public. À retenir les nombreuses illustrations de bonne qualité au centre du livre qui présentent agréablement différents aspects de Monastir à travers les âges : paysages, personnages militaires et politiques, vieilles rues du début du XXe siècle, rabbins, synagogues et cimetières, enfants des écoles, sionistes et clubs sportifs, portraits de familles riches et pauvres des années 1920-1930 ; l’habillement présente un grand intérêt.

Pour écrire ce livre, Mark Cohen a rencontré des personnes concernées, a consulté diverses archives, y compris celles de l’Alliance Israélite Universelle, des relations de missionnaires, des livres d’histoire, mais peu de documents provenant de la Communauté elle-même. Comme dans bien d’autres cités ottomanes, archives, bâtiments communaux et synagogues n’ont pas échappé aux grands incendies récurrents qui ont souvent laissé ces communautés fort désemparées, au moins pour un temps. Pour reconstituer l’histoire des juifs de Monastir, l’auteur a étudié le passé sous différents angles, de l’intérieur comme de l’extérieur. Les témoignages des missionnaires chrétiens montrent combien la pauvreté facilita les conversions. L’économie de Monastir déclina après le grand incendie de 1863, mais aussi du fait de la décision ottomane de faire de Monastir un district du vilayet de Salonique. Monastir avait été précédemment la capitale administrative d’une vaste région, avec un valy (gouverneur) qui s’intéressait de près au développement économique de la ville.

À noter également que la communauté de Monastir n’était pas isolée des autres communautés grecques en dépit, jusqu’à la construction du chemin de fer la reliant à Salonique (1894), de leur éloignement géographique. Durant ces temps difficiles, marqués par incendies et guerres, les dirigeants de la communauté appelaient à l’aide des juifs fortunés, souvent lointains. Après l’incendie de 1863, Lord Montefiore, ainsi que d’autres juifs londoniens, répondirent généreusement. Mark Cohen souligne la pression de ce judaïsme londonien sur celui de Monastir pour l’inciter à se moderniser. L’aide fut accordée à condition que les sommes soient dépensées, non pour reconstruire synagogues et écoles traditionnelles (talmud torah) mais pour venir en aide aux personnes dans le besoin. Plus tard, l’AIU contribua financièrement à faire évoluer les écoles communautaires. Sous l’impulsion de quelques individus, dont Elia Rafael Faraggi, lui même originaire de Volos, le comité local de l’Alliance œuvra dans le même sens. Il fallut toutefois attendre 1895 pour que l’Alliance soit en mesure d’ouvrir officiellement une école.

Comme pour les autres implantations juives de l’Empire ottoman, l’histoire de Monastir, durant la période étudiée se confond avec celle de sa modernisation, de sa transformation et de l’émigration due aux guerres balkaniques.

Monastir, comme le reste de la Macédoine souffrit beaucoup de ces violents désordres politiques. Des guerres balkaniques du dernier quart du XIXe siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale, de nombreux pays ont convoité la Macédoine : Serbie, Bulgarie, Grèce et Monténégro. Au printemps 1903, les forces probulgares IMRO lancèrent une offensive contre les musulmans de Macédoine et les Ottomans qui avaient gardé le contrôle de la région après le traité de Berlin de 1878. La révolte se prolongea trois mois durant lesquels on déplora de nombreux massacres, principalement dans les campagnes, suivis de violentes répressions.1
Les forces pro-bulgares ne visaient pas les juifs en particulier ; périodiquement toutefois, surtout quand la compétition économique s’intensifiait, ceux-ci étaient accusés de meurtres rituels.2

Considérant ces désordres et violences, il ne nous surprend pas que bien des Macédoniens émigrèrent. L’auteur note qu’entre 1900 et 1912 75000 personnes quittèrent la Macédoine pour le Canada, l’Amérique du Sud mais la plupart pour les USA, quelques-uns aussi pour le Chili et la Palestine.

L’histoire de l’immigration au Chili est typique : lorsqu’un individu d’un village ou d’une ville franchit le premier pas, bien d’autres de sa famille, de sa ville ou de son village suivent. Alberto Lévy Arueste, un tailleur, fut le premier juif connu émigrant de Monastir vers Temuco, une ville-marché au Chili. En 1929 se trouvaient là quarante familles originaires de Monastir.
Bien des juifs arrivèrent au USA. En 1907 certains d’entre eux fondèrent une société d’entraide mutuelle à New York : Ahavat Shalom de Monastir. En 1910 une congrégation “Paix et fraternité de Monastir” fut fondée au 173 Eldridge street dans le Lower East Side. En 1909 des gens de Monastir fondèrent une communauté à Rochester, une autre à Indianapolis en 1913. D’autres s’installèrent à Chicago, à Montgomery (Alabama) à Cincinnati et à Los Angeles.

L’émigration vers la Palestine au XIXe siècle résulte de la fondation de la synagogue Yagel Yaacov dans la vieille ville de Jérusalem en 1888.
Monastir souffrit beaucoup avant et durant la première guerre mondiale. A la fin de la première guerre balkanique, Monastir devint Serbe en 1912 et ainsi appartenait au camp de l’Entente au début de cette guerre. En 1914, l’invasion de la Serbie par des Autrichiens et des Bulgares ne dura pas longtemps, mais une épidémie de typhus parmi les prisonniers autrichiens atteignit Monastir en février 1915, suivie d’une famine. En octobre 1915 des forces autrichiennes, allemandes et bulgares envahirent de nouveau la Serbie. Nombre d’habitants de la ville fuirent vers Salonique. Les Bulgares entrèrent à Monastir en décembre 1915. Quelques aides transitant par Salonique et par le chef rabbin de Sofia parvinrent à la communauté de la part des immigrés à New York. En août 1916 l’Entente bombarda la ville durant un mois. Forcés à la retraite, les Bulgares et les Allemands laissèrent une vague de destructions derrière eux et s’emparèrent d’une bonne partie de la nourriture disponible. La famine réapparut mais quelques aides vinrent de Salonique et d’Amérique. Durant vingt-deux mois la ville fut bombardée par les troupes bulgares et allemandes avec des engins incendiaires et des bombes à gaz. Le premier décembre 1918 le royaume des Serbes, des Croates et Slovènes (la future Yougoslavie) fut créé. Monastir en fit partie. Après la guerre il restait 3200 juifs à Monastir, la plupart complètement démunis, sur les 28000 habitants de la ville. Ceci doit être comparé avec les 11000 sur 60000 habitant dans la période 1900-1908.

Dans les années 1920 et 1930 le sionisme fut la principale force d’attraction de la communauté juive de Monastir.

La pauvreté et le sang versé renforcèrent la détermination populaire de quitter. Les immigrants yougoslaves en Palestine provenaient essentiellement de Monastir. Léon Kamhi qui avait été scolarisé dans une école ottomane puis dans une école de l’Alliance lutta sans relâche pour promouvoir l’éducation sioniste et l’immigration vers la Palestine. En 1931 le Hashomer Hatzair prit le contrôle des organisations de jeunesse et le départ vers la Palestine s’accéléra en 1932. L’auteur offre bien des détails à propos de ce mouvement.

Le dernier chapitre de ce livre est malheureusement très connu. Il a été décrit dans bien d’autres livres dont il fut rendu compte dans La Lettre Sépharade. Concernant le climat qui régnait avant la déportation et la déportation elle-même Mark Cohen reproduit une page d’un registre utilisé en 1942 pour recenser chaque Juif avant sa déportation. Ce type de registre ressemble à ceux établis par les Allemands pour les Juifs de Salonique. On trouve aussi deux pages du Yskor3 de Bitola (Monastir) aussi bien que la liste des Juifs déportés de la ville basée sur le minutieux travail publié en 1986 par Zamila Kolonomos et Vera Veskovitch-Vangeli. Dans cette liste on trouve de nombreux noms familiers.4
Après avoir été enfermés plusieurs jours dans de très dures conditions dans l’entrepôt des tabacs, les juifs de Shtip et Skopje furent transportés le 22 et 29 mars vers Treblinka. Le transport dura
plusieurs jours. Tous les déportés furent immédiatement tués à leurs arrivée.
Avant le second transport six réussirent à s’échapper parmi lequel quatre Monastirlis : Nico Pardo, Allegra Aroesti-Pardo, Joseph Kamhi et Albert Sarfati.5

Treblinka fut un pur camp d’extermination, contrairement à Auschwitz-Birkenau qui fonctionna comme un camp mixte : exploitation de la force de travail jusqu’à ce que mort s’ensuive, ou extermination immédiate. C’est pourquoi pas un seul Juif ne survécut de ces deux convois. Nous en connaissons l’histoire par ailleurs et la fin de toute vie juive en Macédoine par les livres de Zamila Kolonomos qui n’échappe à la déportation qu’en se joignant à un groupe de partisans. Elle vit maintenant avec son mari (lui aussi ancien partisan) à Skopje où il reste très peu de Juifs.6

Ce livre s’achève par un chapitre sur l’histoire du riche folklore de Monastir. avec ses proverbes, ses chants et ses contes. Ce qui est frappant en lisant ces textes est la façon particulière d’écrire le judéo-espagnol avec quelquefois même des variations de vocabulaire. En voici deux exemples :

• El lavoro de la mansevez da reposo a la vejes en judéo-espagnol standard (Istanbul ou Salonique) devient
Il lavoru a la mansivés da ripozu a la vijés7 en Macédoine ou à Sarajevo.

• De afuera parese, adyentro pudrido devient Di fuere paresi, dientra apudresi.

La structure de ce livre reflète le désir de l’auteur d’être exhaustif. L’éclairage sur certains aspects de l’histoire de Monastir semble constituer un choix personnel de l’auteur. Par exemple l’insistance sur le rôle des Monastirlis d’Amérique dans leur relation avec la communauté de Monastir est compréhensible. Ce peut être aussi la disponibilité des sources aussi bien que le désir de jeter un pont entre le présent et le passé.

En décrivant la communauté juive de Monastir dans son contexte historique, Mark Cohen remplit les lacunes dans la mémoire des natifs de cette ville et leurs descendants.

C’est un livre que nous leur recommandons chaudement ainsi qu’aux autres intéressés par l’histoire des Juifs balkaniques.
 
Rosine Nussenblatt et Jean Carasso*
 
 
Notes
 
1 L’auteur écrit : “La région de Monastir, théâtre des combats, souffrit particulièrement : 119 villages incendiés, 50.000 sans abri.”

2 Les Juifs n’étaient pas directement impliqués dans les  combats, mais quelques-uns d’entre eux soutenaient l’IMRO.
 
3 Prière pour les morts.

4 Abolcher, Aroesti/Aruesti, Bejakar, Calderon/Kalderon, Hasson/Hason, Ischach, Kamchi/Kamhi, Kassorla/Kasorla, Kohen, Levi/Lewi, Meshulam, Nachmias, Ovadia, Pardo, Peso et Testa.

5 le recoupement de diverses sources permet de chiffrer à 3762 le nombre de Monastirlis assassinés à Treblinka.

6
Nous la saluons ici très affectueusement et avec respect. NDLR

7 C’est déjà le principe de la retraite  par répartition dont nous bénéficions, n’est-il pas vrai ? NDLR

* Traduction par les mêmes.
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