EL ABA, De Salónica a Sefarad de Samuel Mordoh

En espagnol “L’aïeul, de Salonique à l’Espagne” 2003
Tirocinio - c/Cavallers 56  E 08034 Barcelona  330 pages ISBN 84-930570-4-5
 
Les premières pages de ce récit, disons-le franchement, m’ont un peu agacée: une hagiographie de plus, le témoignage d’un fils incapable de faire le deuil de son père - évidemment exceptionnel - qui, pour le malheur de tous, mit cinq ans à mourir hémiplégique et privé de la parole… On sait comme ces agonies pèsent sur les proches qui, trop souvent, ont besoin de noircir des centaines de pages pour se délivrer d’une culpabilité aussi prégnante qu’infondée.

Eh bien j’avais tort. Léon Mordoh, né en 1910 à Salonique et mort en 1992 à Gérone (Espagne), était effectivement une personne remarquable, et l’hommage que lui rend son fils Samuel est à la fois une leçon d’histoire, de courage et d’espoir.

Il n’a que sept ans quand se produit le grand incendie qui jeta à la rue une bonne partie de la communauté juive de Salonique. Issu d’une buena familia1 mais orphelin de père et aîné de trois garçons, Léon découvre, à l’âge où d’autres jouent encore aux billes, l’exploitation de l’homme par l’homme. Il se jure de ne plus jamais travailler pour un autre patron que lui-même, et tiendra parole.

Membre du parti communiste, il participe à la lutte clandestine contre le gouvernement grec. Mobilisé à 24 ans dans un bataillon disciplinaire, il donne à nouveau la preuve de sa force de caractère et de sa résistance. Il n’est pas très éduqué mais ingénieux, entreprenant, dur au travail et toujours tendu vers l’avant.

Pendant la guerre, quand l’occupation italienne laisse place à l’occupation allemande, la résistance communiste grecque avertit Léon des dangers qu’encourent les Juifs. Il s’installe à Athènes et supplie ses proches de quitter Salonique. Hélas, rares sont ceux qui écoutent ses mises en garde. Ses frères, son neveu, sa mère et sa grand-mère suivront, mais pas sa sœur aînée, qui périra avec son mari et sa fille à Auschwitz.

Léon aide et héberge tous ceux qu’il peut dans son appartement d’Athènes. Aucun travail ne le rebute : il exerce mille métiers, et parvient à donner à manger aux siens presque tous les jours. Il a épousé une jeune fille de famille modeste, mariage d’amour qui ne se démentira pas jusqu’au bout : il fallait une Ima exceptionnelle pour faire équipe avec un tel homme.
 
Samuel, l’auteur, naît à Athènes en 1939.
 
Bientôt, la capitale devient trop dangereuse pour les Juifs et Léon emmène les siens dans la montagne, sous la protection des résistants. Ils échappent ainsi à la propagande allemande qui incitait les Juifs à se déclarer pour “obtenir du pain, un logement…”. On sait ce que furent les “camps de travail” où le Troisième Reich proposait généreusement de les accueillir.
Léon et les siens n’étaient pas en sécurité, même cachés par les partisans. Malgré les dangers que cela représentait, notre homme décide d’emmener sa petite troupe de réfugiés - quarante personnes, du bébé à l’arrière-grand-mère ! - en Turquie, politiquement neutre, et où les Juifs ne risquaient pas la déportation.

Après des jours de marche et trente-six heures de bateau, ils accostent, avec l’aide d’un passeur grec, sur le rivage turc. Leur destination finale est la Palestine, alors sous mandat britannique.
 
Les Anglais leur permettent de prendre le train qui traverse la Syrie et le Liban avant d’arriver à Haïfa, mais seuls les femmes et les enfants ont le droit de rester en Palestine. Les hommes valides (Léon et ses frères) doivent poursuivre jusqu’à Alexandrie où ils seront incorporés.

Les trois frères décident de déserter ; pas question d’abandonner les leurs dans le camp d’Atlit, où ils ont échoué. La Hagana leur procure des papiers. À cette époque (mi-1944) et jusqu’à la fin de la guerre, les relations entre les Anglais et la “résistance” israélienne n’étaient pas trop mauvaises.

Il faut essayer d’imaginer ce qu’était la vie à Tel-Aviv pendant les années qui suivirent la victoire alliée.

Sur le plan matériel, le pays manquait de tout. Il n’y avait rien à manger, rien pour se mettre sur le dos, pas de toit.

Mais ce n’était pas le pire. Ceux qui y avaient échappé découvrirent la réalité des camps de concentration. Les réfugiés avaient tous perdu des proches dans les fours crématoires. Il fallait vivre avec ça. Chacun cherchait des disparus. Les rares survivants erraient de côte en côte sans pouvoir débarquer (cf. l’épopée de l’Exodus).

Il fallait manger aussi. Trouver du travail. Apprendre une nouvelle langue. Léon acheta des savons et fit du porte à porte. En 1946, il apprit que son frère Charles dont il n’avait plus de nouvelle avait survécu. Il vivait à Athènes. Léon le fit venir. Ils vivaient à dix dans une pièce.

En Palestine la guerre n’est pas terminée. Même si, à Haïfa et ailleurs, Juifs et Arabes cohabitent pacifiquement, les Anglais créent les conditions d’un conflit majeur entre le futur état d’Israël et les pays voisins.

Cette nation improbable provoque des rencontres, des amitiés “à la vie à la mort”. Chacun a une histoire terrible à raconter. Ainsi Guillaume, Salonicien survivant des camps, ou Fofo, ex cobaye du docteur Clauber.

Léon se débat quotidiennement pour nourrir les siens. Avec Guillaume, ils se lancent dans la production d’œufs et de poulets. C’est une activité clandestine de bout en bout, du “sacrifice” pas vraiment casher jusqu’à la livraison à domicile, en moto, de la marchandise: on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs et les Mordoh en mangent plus souvent qu’à leur tour !
De mai 1948 à février 1949, la guerre de libération fait rage. Les enfants grandissent dans la rue, inconscients des risques encourus à tel point que Léon envoie Samuel et son frère chez les Frères de Saint Joseph à Jaffa, comme internes… Quelle ironie ! Certes, les Mordoh ne sont pas religieux, mais fallait-il aller en Palestine pour que les enfants soient éduqués par des curés? Ils y resteront pourtant jusqu’à la décision de Léon d’émigrer à nouveau.

En 1954, Léon a 44 ans. Il ne voit pas d’avenir pour lui et les siens en Israël. L’Australie le tente un moment, mais son visa vient à expiration avant qu’il ait pu s’organiser. Ce sera l’Europe. Avec ce qu’il a économisé, il peut tenir trois mois en France ou en Italie, un an en Espagne.

L’Espagne de Franco ! Nouvelle ironie pour l’ancien membre du parti communiste. L’auteur ne s’attarde pas sur cette contradiction. C’est à Barcelone que Léon arrive, seul, pour préparer l’installation. Une fois encore, il commence au bas de l’échelle, en vendant sur les marchés, associé à un certain Karasso (et non employé, comme il se l’est juré !). Samuel va au lycée français. Il obtiendra le baccalauréat.

La famille Mordoh adopte l’Espagne, qui l’adopte. Pour faire prolonger les visas des siens, Léon n’hésite pas à faire valoir sa qualité de Sépharade. Il semble du reste, à Barcelone, avoir renoué avec sa communauté d’origine : on croise à travers les pages un Béhar, un Carasso, un Eskénazi, sans doute “retournés” en Espagne au début de la guerre.

La Costa Brava attire de plus en plus de touristes. C’est là que Léon va désormais vendre ses mouchoirs et cravates. Avec son neveu, et plus tard ses fils, ils achètent un magasin, puis un autre. L’aisance venant, il fait venir son frère du Brésil. La famille est reconstituée et sauve, il a accompli son devoir.
 
C’est un livre riche et émouvant, qui interroge une fois de plus sur les incroyables capacités de courage et d’adaptation de certains d’entre nous. Le seul reproche que je ferais à l’auteur est d’avoir commencé chaque chapitre par une évocation de son père mourant et muet, comme si le livre était une transcription de sa mémoire.

Léon Mordoh n’avait pas besoin de ça. Sa vie a parlé pour lui.
 
Brigitte Peskine
 


Notes

1 Clin d’œil au titre d’un livre de Brigitte Peskine “Buena familia” paru en 2000 chez  Nil Editions

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