Revues : Cronica 176

Χρονικα - Cronica, n°176 Revue de judaïsme grec,
novembre - décembre 2001 - pp. 3-8, Article extrait de l’étude de Fivos Ikonomos et Marinos Sariyannis.
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La Communauté Juive de Salonique
et son intégration dans l'État grec


Ce travail - à défaut d'être original - trace un tableau simple et clair de la situation de la communauté juive de Salonique de 1912 à la seconde guerre mondiale. Après avoir analysé les courants idéologiques qui ont partagé le judaïsme de la diaspora, c'est-à-dire le sionisme et les idéologies d'assimilation, les auteurs tentent d'évaluer, problème toujours ardu en raison des contradictions entre les diverses sources, la population juive de la ville depuis 1870 :

1870 : 50000 Juifs / 90000 habitants
1882 : 45000 Juifs / 85000 habitants
1902 : 62000 Juifs / 126000 habitants
1913 : 61439 Juifs / 157889 habitants
1917 : 90000 Juifs / 170000 habitants.

Durant cette période, l'enseignement se répand dans les différentes couches de la société juive sous l'impulsion du médecin Moïse Allatini alors que l'Alliance Israélite Universelle s'implante dans la ville afin de moderniser le domaine de l'éducation. Le français et sa culture constituent le pivot de cette action dont le développement n'est pas homogène, car le milieu rabbinique qui voit son autorité menacée est souvent hostile à cette intrusion de la laïcité dans un domaine qui lui était alors largement réservé.

En 1873, est fondé le Club des Intimes qui en 1890 devient le Grand Cercle Commercial Israélite dont l'objet était la protection des intérêts économiques israélites face à l'activité de l'élément grec. Le Cercle de Salonique datant de 1873 visait, lui, aux bonnes relations entre les minorités et était constitué de représentants de la moyenne et haute bourgeoisie. Mais à compter de 1880, parallèlement au développement de l'industrie, apparaît un mouvement ouvrier qui sera le plus actif des Balkans (A. Benarroya).

À partir de 1908 et de la Révolution des Jeunes Turcs, la petite et moyenne bourgeoisie prennent de l'importance dans la communauté juive. Sont fondées les premières associations sionistes qui sous l'influence allemande s'opposent au courant assimilateur dirigé par l'AIU. La correspondance de Joseph Nehama (1881-1971) avec l'Alliance témoigne d'ailleurs de cette opposition.


En raison de sa position particulière, de son cosmopolitisme, Salonique est un centre de bouillonnement des aspirations nationales souvent incompatibles des minorités qui l'habitent : Jeunes Turcs, Grecs, Bulgares. Ces nationalismes souvent exacerbés trouvent leur exutoire dans les guerres balkaniques et aspirent à la prise de possession de la capitale de la Macédoine et de la région par les États dont ils émanent. Mais l'intérêt économique de la ville attise également l'envie des grandes puissances telles que l'Autriche-Hongrie qui opte pour une autonomie de la ville sous contrôle international, solution que les Juifs saloniciens voient en général d'un œil favorable. La mainmise de la Grèce sur la région inquiétait cette même communauté qui y voyait, outre le marasme économique que le rattachement au royaume hellénique pouvait entraîner, un risque d'affluence de l'élément grec, donc la perte d'une certaine hégémonie juive.

L'avenir de la communauté juive se joue le 9 novembre 1912, lorsque l'armée grecque fait son entrée victorieuse dans Salonique : il s'agit là du prodrome du rattachement de la ville à la Grèce. D'ailleurs, le manque d'enthousiasme de la population juive n'échappe pas aux nouveaux venus. Il semble bien que les préférences des Israélites vont aux Bulgares qui sont logés dans les bâtiments de la communauté. Pour les hommes d'affaires, Salonique doit conserver son précieux hinterland intégré dans une grande Bulgarie dont il serait le débouché sur la mer. L'attitude relativement tolérante des Bulgares vis-à-vis des Juifs, ce qui n'a pas toujours été le cas des Grecs, n'est pas non plus étrangère à cette préférence. Mais le gouvernement grec offre à la communauté quelques avantages tels que, entre autres, le respect du repos du chabbat, l'exemption durant trois ans du service militaire. Par la suite, l'incendie de 1917 qui touche en grande partie des propriétés juives, la législation d'expropriation votée par le gouvernement, l'arrivée en masse des réfugiés d'Asie Mineure généralement hostiles à la communauté juive avec laquelle ils entrent en concurrence économique directe et parfois violente transforme la vie des Juifs saloniciens en modifiant la structure économique de la ville à leurs dépens. A partir de 1920, l'anti-judaïsme pour ne par dire l'antisémitisme fascisant avec la création d'associations comme les Trois Epsilon (1927) - Union Nationale Grèce - éclate au grand jour pour culminer avec le pogrom du quartier Campbell (1931). Ces divers mouvements hostiles entraînent évidemment une émigration vers la Palestine mais aussi d'autres pays tels que les États-Unis. Cette situation incertaine marquée par l'affaiblissement d'une communauté jadis florissante se poursuivra jusqu'à la seconde guerre mondiale et la Choah qui frappa durement la communauté juive salonicienne.

Bernard Pierron

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