Ballads of the sephardic jews - Vladimir Ivanoff et le groupe Sarband

Enregistré en 1994, réédité en 1999 par Dorian recordings.
 
Autant le dire d’emblée. Si l’on s’attend, en écoutant ce disque, à retrouver les chants judéo-espagnols les plus familiers à nos oreilles, à entendre les “standards” du répertoire, on risque la déception. À deux notables exceptions près, (Porke yorach blanka ninya et Una tarde de verano) les chants qui nous sont ici proposés sortent du strict cadre musical judéo-espagnol. Tout le CD est imprégné de la nostalgie d’Al'Andalus, époque rêvée, parfois mythifiée de la convivencia.

Le groupe Sarband, créé en 1986 par Vladimir Ivanoff, entend réunir la musique européenne médiévale et les cultures juive et musulmane, célébrer une synthèse de l’Orient et de l’Occident, alliant pour cela musique médiévale du nord de l’Espagne, polyphonies du XVIe siècle, muwashshahat arabes, mélodies orientales d’Asie Mineure ou des Balkans et romances sépharades.

Il s’agit donc ici, en réalité, des musiques issues “de la sphère d’influence de Sepharad”, pour reprendre les termes du livret. Les musiciens, turcs dans leur majorité, et la chanteuse, libanaise, contribuent à tirer le CD vers la tradition orientale et arabe : douceur et velouté de la voix, art de l’ornementation, nature de l’instrumentation.
 
Les interprètes ont à cœur de mettre leur art au service d’une idée, d’un désir : faire de la musique le viatique du respect réciproque entre des traditions cousines, d’un véritable modèle de paix.

 
Vladimir Ivanoff s’en explique dans le livret, l’ensemble du groupe le prouve dans son travail musical. L’arabe et le judéo-espagnol se trouvent ainsi sur un pied d’égalité dans le CD, une même plage réunissant parfois les deux langues, pour une juxtaposition de deux poèmes chantés, l’un en arabe l’autre en judéo-espagnol (ou parfois en hébreu), insistant sur la parenté entre les deux traditions. Le résultat est un enregistrement de qualité, à la fois homogène dans ses interprétations et très divers dans le choix des morceaux. Seul le titre de l’album, Ballads of the sephardic jews, prête à confusion…

Ainsi, la deuxième plage : Calvi, calvi, reprend un texte arabe “qalbi, qalbi : mon cœur, mon cœur est arabe…”. On peut y voir l’autre versant des conversions forcées, celui qui fit des musulmans d’Espagne les moriscos. Une adaptation de qalbi, qalbi en hébreu fait suite au morceau en arabe.
 
La troisième plage, Yo m’estava reposando, est un extrait du cancionero del Palacio, “chansonnier du palais” ; ce recueil de 450 chansons, datant de 1460 à 1520 environ, donc partiellement postérieur à l’édit d’expulsion, était vraisemblablement à la disposition du Prince Juan, fils unique des rois catholiques, qui, dit-on, aimait à chanter. Il s’agit ici d’une polyphonie de la Renaissance, bien éloignée de ce que nous connaissons des chants populaires sépharades.

De même, la polyphonie de Cadosh, cadosh, (plage 5) en hébreu et construit comme un motet, est assez surprenante.

 
Ayyu hà s-saqi (plage 6), poème du XIIe siècle, est un muwashshah classique. Cette forme poétique et musicale était très prisée dans l’Espagne musulmane, et elle l’est restée dans le monde arabe. Ce poème est immédiatement suivi d’un autre, de Don Codros, rabbin à la cour d’Alphonse le Sage. Juxtaposition de deux univers que le disque veut rapprocher, c’est un beau moment de musique, subtil et sobre dans l’interprétation et l’instrumentation.

On trouve un peu plus loin dans le CD un autre muwashshah du XIIe siècle, poème en arabe sur un air de l’une des cantigas de Santa Maria.

Une pièce instrumentale pour luth nous plonge au XVIe siècle, dans l’univers de la Renaissance vénitienne.

Una tarde de verano constitue la dernière plage, et c’est la deuxième romance du répertoire sépharade contenue dans le CD. Le texte est en parfaite adéquation avec l’esprit du disque : encore une histoire où l’on ne sait si l’héroïne du chant est juive, maure ou chrétienne ! Sarband signe ici une superbe interprétation de la romance, crépusculaire, étirée, prenante. La basse continue et le qanun (cithare sur table) soutiennent harmonieusement la voix, très belle. C’est à mon sens l’une des interprétations les plus réussies de ce chant, qui demeure pour moi l’un des plus beaux du répertoire.

Porke yorach, ces muwashshahat ou ces airs de cour étaient-ils écoutés en de semblables lieux et par les mêmes êtres ? Nous n’avons là-dessus aucune certitude. C’est le choix des musiciens que de les faire se côtoyer, pour notre plaisir, grâce à la qualité de leur interprétation.

Sandra Bessis
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