Soñar Hispania - Ester Bendahan / Ester Benari

En espagnol, 
“Rêver d’Espagne”
2002 - Edicions Tantín www.libreria.edicionestantin.com 
200 pages - ISBN : 84-89013-45-4.

Ce n'est pas tant à l'Espagne que rêvent les deux auteures de ce roman qu'à elles-mêmes : à travers une correspondance électronique entre Sofia, jeune veuve israélienne et José, professeur espagnol “de sang pur”, chaque protagoniste réfléchit à son enfance, puis à son histoire et, finalement, va vers l'autre.

Il en résulte un ouvrage complexe, à deux voix, à cheval sur deux époques - le XVe siècle de l'Expulsion et le XXe siècle de la Shoah - mais qui se déroule en fait de nos jours à Madrid, Tétouan, Jérusalem et Tel Aviv.

Il fut évidemment plus difficile pour Esther Bendahan d'écrire en nom et place d'un universitaire catholique madrilène, que pour Ester Benari d'incarner une Israélienne ashkhénaze veuve d'un Sépharade tué accidentellement pendant une période militaire. Le ton s'en ressent et la seconde partie du roman, celle de Sofia, est plus émouvante, plus facile à lire que la première.

Tout est parti du nom de Corzo, celui du mari de Sofia, et celui d'une mystérieuse Miriam, qui écrit à sa tante Sara au moment de l'expulsion des Juifs d'Espagne. José tombe par hasard sur cette correspondance et se rend sur le site Corzo.com, tenu à jour par Sofia.

L'amour qui naît, via Internet, entre les deux, n'est pas à mon sens le plus intéressant de l'histoire, et paraît même fabriqué.

A travers la recherche de deux femmes juives du XVe siècle, José et Sofia s'interrogent sur leurs propres manques, désirs, fuites et survivances.

José a perdu ses parents très jeune, et a été élevé par un oncle dans le respect des valeurs traditionnelles. Les lettres de Miriam et Sara lui donnent le courage d'ouvrir la correspondance de ses parents, où il apprend que sa mère a été ravie à son oncle par son père. Faut-il imputer à ce mensonge sur ses origines son incapacité à aimer et à être aimé? José se berce de l'illusion que Sofia est la réincarnation de Sara, et part à sa recherche à Tétouan, où il rencontre des Juifs ex-marocains en quête de racines. Le jour de Kippour à la synagogue de Tétouan, José se rêve Juif parmi les Juifs et se rapproche ainsi de Sofia qu'il n'a jamais vue.

Sofia a rejeté sa famille ashkénaze, et surtout sa mère : son père les a abandonnées très vite. Elle a honte de cette mère à la conduite légère, sans comprendre qu'elle est surtout une victime : née de parents réchappés de l'Holocauste et installés en Palestine, celle-ci a profondément souffert de la violence désespérée de sa propre mère et de l'impuissance de son père brisé. Pour Sofia, l'hérédité est lourde, morbide, à tel point qu'en “épousant la famille Corzo”, autant qu'un mari dont elle n'a jamais fait le deuil, elle ne s'est pas contenté de changer de nom, elle a également hispanisé son prénom. La tristesse de Sofia, sa solitude de “branche coupée” et l'austérité de sa vie - elle est informaticienne - semblent sans remède.


Ce sont donc un gentil et une ashkénaze qui, à travers les océans, s'entêtent à connaître le sort de deux femmes sépharades du XVe siècle, Sara Laredo et Miriam Corza. Sara Laredo a quitté l'Espagne pour le Portugal puis Tétouan, au Maroc. Miriam est plus difficile à pister. On apprend finalement qu'elle a donné tous ses biens à sa servante chrétienne (qui en a fait don plus tard à l'église, et c'est dans un vieux meuble du couvent que la correspondance a été retrouvée). Miriam ne s'est pas seulement convertie au catholicisme, elle est devenue religieuse et a renoncé à ses biens terrestres. Hélas, peu après avoir pris le voile, elle est morte d'une fièvre pernicieuse… après s'être attardée sous la pluie. Ce que Sofia, qui a fini par retrouver - et aimer -José à Madrid, interprète comme un bain rituel : Miriam s'est purifiée par l'eau, elle est morte juive, malgré le baptême obligé.

Ce livre, un peu trop compliqué, cérébral et symbolique, n'en reste pas moins touchant. Par sa construction inutilement artificielle, il interroge sur la vérité et le mensonge, la vanité des masques au temps des persécutions, et l'éternel recommencement de celles-ci.

Pour terminer sur une note plus légère, il est plaisant de voir - dans un roman, certes, mais qui n'en connaît pas dans la réalité ? - un intellectuel de sangre puro fasciné par notre histoire, notre peuple, nous enfin.

Brigitte Peskine

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