Revues : Cronica 175, Cronica 178


 Cronica 1751

Les Juifs Grecs victimes de la Choah


Cet article est un récapitulatif des victimes juives de la Choah en Grèce. Un tel calcul a été déjà tenté par plusieurs autres auteurs dont M. Molho et J. Néhama ne sont pas les moins connus. Le travail est difficile car il est évident qu'il semble vain de prétendre à une exactitude absolue aussi bien du nombre d'habitants juifs de Grèce à la veille des déportations que de celui des morts et des rescapés. Cependant le mérite du travail de H. Fleischer est de recourir, entre autres, à de multiples sources (allemandes, chemins de fer grecs, Musée d'Auschwitz, auteurs divers) et d'exposer systématiquement les résultats de ses recherches en les accompagnant de tableaux détaillés et clairs qui donnent une vision globale du drame. Le deuxième tableau synoptique contribue en particulier à cette vision :

Juifs grecs assassinés et survivants, 1941 - 1945 :
52 185 Décédés à Auschwitz (zone d'occupation allemande).
4 200 Décédés à Treblinka (zone d'occupation bulgare).
2 500 Exécutions en Grèce et autres décès dus à des conditions particulières propres à l'Occupation.
58 885 Chiffre global des morts, d'après estimation.
10 226 Survivants en Grèce, enregistrés (Déc. 1945).
300 Survivants en Grèce non enregistrés (d'après estimation).
200 Survivants des camps de concentration qui ont émigré, en 1945, vers la Palestine et d'autres pays.
2000 Réfugiés en Asie Mineure durant l'Occupation.
12 726 Nombre total des survivants, d'après estimation.
71 611 Somme des totaux ci-dessus servant de base au calcul du nombre probable de Juifs vivant en Grèce, début 1941.


 Cronica 1782

L'anéantissement des Israélites de Drama


Le développement économique de la ville de Drama, comme celui des villes voisines de Serres et de Kavala, date essentiellement du XIXe siècle. C'est alors que l'on voit les Israélites qui se consacraient traditionnellement aux métiers urbains et au commerce se tourner vers des activités dérivant directement de la culture du tabac. C'est dans le cadre du secteur professionnel que les trois communautés, juive, chrétienne et musulmane opèrent un rapprochement au tournant du XXe siècle. La première occupation bulgare de 1912-1913 semble resserrer ces liens intercommunautaires. De 1916 à 1918, les Bulgares reprennent possession de la région avec l'aide militaire des Allemands. De 1919 à 1923 l'échange des populations entre la Grèce d'une part, la Bulgarie et la Turquie d'autre part modifie le paysage humain de ces régions. Les Bulgares et les musulmans sont remplacés par des réfugiés grecs de Thrace Orientale, d'Asie Mineure, du Pont et du Caucase. À cette occasion, les Juifs achetèrent des terrains, des maisons, des magasins, des entrepôts de tabac à Drama même mais aussi dans les bourgs des environs.


 
Bien sûr cette nouvelle situation entraîna des tensions entre les populations chrétienne et juive, comme dans le reste de la Thrace et de la Macédoine, mais il semble qu'elles furent moins violentes qu'ailleurs. La preuve en est l'existence d'entreprises mixtes comme les usines Mézian - Andreadi, l'entreprise de denrées coloniales Anagnostou - Benvéniste - Boémo etc. Tout en ayant une vie communautaire propre, avec leur école, leur synagogue, leurs organisations religieuses et de bienfaisance, les israélites de Drama participaient à la vie sociale de la ville.

 Le 21 avril 1941, les Bulgares occupèrent l'ensemble de la région c'est-à-dire les provinces de Serrès, Drama, Kavala et du Rhodope et une portion importante de celle de l'Evros. La fin ultime de cette occupation était l'annexion de l'ensemble de cette zone à la Bulgarie. Cette région étant profondément grecque, l'autorité bulgare entreprit d'en modifier en profondeur les structures éducationnelles, linguistiques, religieuses et économiques ce qui entraîna une forte résistance de la population marquée en particulier par le soulèvement de Drama, le 28 septembre 1941 qui se conclut par des exécutions massives (de 5 à 6000 morts dans la province de Drama). 25000 personnes quittèrent cette région pour se réfugier dans la zone d'occupation allemande.

 En août 1942 fut créée à Sofia la “Commission des Affaires Juives” composée essentiellement de collaborateurs des organisations fascistes qui dès 1930 avaient engagé une action antisémite en Bulgarie. La Commission prit immédiatement des mesures discriminatoires à l'égard des Israélites des territoires occupés identiques à celles qu'appliquaient les nazis dans le reste de la Grèce. Cette série de mesures résultaient d'un accord signé à Sofia le 22 février 1943 entre Alexandre Belev et le SS Dannecker, représentant des Allemands. Cet accord prévoyait l'expulsion de 20000 Juifs des territoires occupés : Macédoine Orientale, Thrace Occidentale et Yougoslavie Méridionale. Le commandant de la police bulgare de Drama, Grouef, assuma la responsabilité de l'opération dans cette zone. Il ordonna l'arrestation des Israélites de la ville dans la nuit du 3 au 4 mars 1943. Ils furent enfermés dans le bâtiment du Monopole du Tabac. Sur les 592 Juifs de Drama, 591 furent arrêtés. Avec les autres personnes appréhendées simultanément dans le reste des zones occupées, ils furent conduits en train à Sofia puis à Blagoevgrad où ils furent rejoints par les 7144 Juifs de la Macédoine yougoslave et des territoires serbes occupés. Les 18 et 19 mars, ils furent emmenés au port de Lom sur le Danube puis par bateaux à Vienne et de là, le 5 avril, en train, à Katowice et enfin à Treblinka où ils furent tous exterminés.3

Les biens meubles des personnes déplacées furent transportés en Bulgarie où ils furent vendus au profit d'organes gouvernementaux bulgares. L'État prit possession de la presque totalité des biens immobiliers.

L'auteur de l'article tente de résoudre la contradiction qui existe dans la politique bulgare vis-à-vis des Juifs nationaux et des autres. Les premiers, quoique soumis à des mesures de discrimination, ne furent pas systématiquement exterminés comme le furent les Juifs grecs de Macédoine Orientale et de Thrace Occidentale. 


Il souligne que les deux autres pays qui collaborèrent avec l'Allemagne, la Roumanie et la Hongrie adoptèrent la même politique alors que les pays qui lui résistèrent, comme la Grèce, ne parvinrent pas à sauver leur population israélite. Cela s'explique par le fait que les pays occupés étaient dirigés par des gouvernements Quisling, qui, même s'ils affirmaient certaines velléités de protéger les Israélites, étaient dépouillés de la souveraineté nationale et se pliaient de plus ou moins bon gré à la volonté des occupants. Par contre les pays alliés à l'Axe conservent toute leur autorité sur leur propre territoire et font de “leurs” Juifs ce qu'ils veulent.4 Par contre, ils sont obligés d'appliquer la politique d'extermination nazie dans les régions qu'ils occupent avec le consentement des Allemands. Par ailleurs, I. K. Khasiotis oppose la théorie selon laquelle les grosses communautés telles que celle de Salonique étaient plus menacées que les petites communautés qui se fondaient davantage dans la population chrétienne au milieu de laquelle elles vivaient - et qu'elles gênaient moins. Avec l'exemple de Drama, il démontre que cette assertion est fausse : l'enregistrement des Israélites de Drama par les Bulgares fut facilité par leur petit nombre ce qui explique qu'il n'y a guère eu de survivants.

Les Juifs de Crète5


On dit que dès l'époque minoenne existait une garde juive dans le Palais de Cnossos ce qui tendrait à confirmer l'existence de rapports entre la Crète et les Hébreux, la présence des Philistins réputés d'origine crétoise, en Palestine, venant corroborer la réalité de tels échanges. Par la suite, lorsque la Palestine subit le joug des Ptolémées puis des Romains, la tradition veut que des Juifs se soient réfugiés en Crète.

Mais c'est surtout à partir de la période vénitienne que l'immigration des Juifs en Crète devient un fait avéré : en 1394 ils sont chassés de Venise et en fin du XVe siècle on les jette hors d'Espagne. La grande île méditerranéenne leur offre alors un refuge. D'ailleurs le dialecte des Juifs de Crète comportait nombre de vocables espagnols. Mais la vie des Israélites dans cette île refuge ne différait guère de celle de leurs coreligionnaires dans les pays d'Europe où ils étaient encore tolérés et étaient marquée au coin de la discrimination.6 Selon l'auteur qui marque nettement son antipathie vis-à-vis de l'occupant turc, la période ottomane n'apporta guère d'amélioration aux conditions de vie de la communauté juive crétoise. Cependant, durant le dernier siècle de cette occupation où “les Turcs reconnurent les grandes vertus de la race juive qui s'étaient imposées à eux” ces conditions s'humanisèrent.

Quelques témoignages de voyageurs ayant visité l'île aux XVIIe et XIXe siècles fournissent certaines informations sur cette population qui semble majoritairement résider à La Canée.7 Après le retour de la Crète à la Grèce, le peuplement juif de l'île alla en diminuant à la suite de l'émigration vers Alexandrie, Smyrne, Constantinople et plus tard Athènes.

Parmi les personnages célèbres de la communauté crétoise, il faut noter le rabbin Avraam Evlagon qui se fit remarquer durant la révolution de 1897 en sauvant 28 familles chrétiennes ce qui lui valut une décoration. En 1911, se trouvant à Smyrne, il s'occupa du rachat de cloches enlevées par les Turcs à l'église d'Aghios Minas d'Héraklion.

Bernard Pierron

Comments