Caminando y hablando, La historia real de una familia sefardi - Harry Moreno

Ce livre, qui recueille un succès considérable en Espagne, a retenu toute l’attention de notre collaboratrice qui expose son foisonnement.
En espagnol “Marchant et parlant, l’histoire vraie d’une famille sépharade” - 2002 
Dèria editores - Aribau 124, Bajo - E 08036 Barcelone
345 pages - ISBN 84-95400-09-X.


       Le livre d'Harry Moreno aurait pu s'intituler : “Le retour de Salonique aux Ramblas 1912-1954”. Mais il porte avec bonheur et grande justesse un ditcho sefardi : Caminando i avlando. Il nous conte le périple de la famille de Haïm dû aux événements politiques de cette période. Haïm, son fils Simon, son petit-fils Dan, trois générations, trois vies qui, à travers la tourmente de deux guerres, ont su à chaque étape du chemin décider au fur et à mesure de l'évolution de leur situation… “cheminant et parlant”3. Les Maîtres du Talmud ne disent-ils pas : “le chemin se fait en cheminant”? Harry Moreno qui s'efface devant Dan, cite à plusieurs reprises ce ditcho qu'affectionnait son grand-père chaque fois que l'incertitude de l'avenir générait l'angoisse.

C'est dans le même esprit que Haïm conte à Djamila, inquiète de l'avenir de leur auberge, la légende turque du chameau du Sultan. Un prisonnier condamné pour vingt ans s'engage à apprendre à parler au chameau royal dans un délai de cinq ans, parce qu'il sait que durant ce délai le chameau ou le sultan peut mourir et qu'il aura, lui, bien vécu pendant ce temps.

Cette sagesse, dit Simon, à accepter que les décisions soient prises en cours de route malgré son caractère prévoyant et organisé.

La famille de Haïm est installée à Salonique, depuis quand? nous ne le savons pas. Haïm, lui, a 35 ans lorsque commence le récit en 1912, une épouse Djamila, sept enfants dont Simon né en 1898. Il quitte Salonique à la suite d'un incendie qui a détruit sa maison et sa boutique de tissus. Il décide d'aller vers le Nord et le Nord c'est Skopje où Simon va vivre de l’âge de 2 ans jusqu’à 20 ans. Simon et ses frères vont à l'école mais il est le seul à avoir le goût des études et une capacité prodigieuse d'apprendre puis de savoir faire. Comme son père, il parle serbe, grec, turc, français, judéo-espagnol, et suffisamment d'hébreu pour lire la Thora. Il a depuis son plus jeune âge le désir de construire et d'administrer sa propre fabrique. Construire des machines capables de fabriquer des objets de toutes sortes. A Skopje, Haïm recrée un commerce de tissus, mais à la suite de la guerre de 14-18 qui lui fait perdre de nouveau son échoppe et ses économies, la maison de Skopje près du pont romain sur le Vardar se transforme en auberge pour les soldats de l'armée austro-hongroise.

L'auberge Heim où le nom de Haïm - avec cet humour que nous réserve la vie - devient Heim en allemand, le foyer, est connue de toute la région. Simon, comme son père, à un caractère bien trempé, la culture en plus. Il apprend à fabriquer des cigares, confectionne lui-même un nécessaire de cireur, cire les bottes des officiers et les accueille dans un allemand impeccable qu'il apprend tout seul dans les livres. C'est grâce à un de ces officiers autrichiens, Franz Adler, juif ashkénaze, qu'il apprend d'une part l'existence de pays comme l’Autriche ou l’Allemagne développés techniquement et d'un haut niveau intellectuel, et d'autre part du monde ashkénaze qu'il ignorait et que tel que le présente Adler, est aux antipodes du monde sépharade qu'il connaît à Salonique ou à Skopje. Des juifs “intégrés” aux pays qu'ils habitent, qui y vivent dans un rapport de citoyen dans la nation, désirant participer aux décisions politiques de leurs gouvernants. Simon, lui, réside dans un pays où existe une mosaïque de populations ayant une langue, des coutumes, une religion différentes, chacune vivant en relative intelligence avec les autres, parfois même ignorant leur existence comme le propriétaire de la maison de Skopje. Pays dont le niveau moyen d'alphabétisation et d'instruction est inférieur à celui de l'Allemagne. Au sein de la population juive, une absence de conscience politique ou citoyenne allant jusqu'à l'ignorance du nom des dirigeants politiques.

 
Un horizon limité à la seule famille et au maintien du niveau de vie de celle-ci. La notion moderne d'état est encore lointaine, ce qui peut expliquer cette absence du nom de famille inutile dans ce monde d'avant la guerre de 1914, Simon s'appelle “fils de Haïm”.2 La modernité émerveille Simon qui forme le projet de partir étudier en Allemagne, revenir chez lui pour faire profiter ses parents de ce savoir et construire sa famille. Une famille qui sera l'orgueil de ses parents mais aussi celui de ses enfants et petits enfants.

Nous suivons les pérégrinations de Simon en Allemagne, à Stuttgart de 1920 à 1926 puis à Sofia de 1926 à 1943 où il se marie avec Rébecca; la création d'une entreprise florissante, la montée du nazisme et son cortège de persécutions qui obligeront la famille de Simon à fuir à Beyrouth via Istanbul. De 1943 à 1954, la vie à Beyrouth débute dans la pauvreté et la faim, vie de réfugié d'autant plus dure que la famille aura connu un grande aisance à Sofia. En 1945 Simon se lance avec succès dans l'import-export de matières premières et le récit s'attache à la vie de Dan, fils de Simon, sa réussite à l'Université Américaine de Beyrouth, sa vie amoureuse à imbroglios contée avec polissonnerie. En 1954 Simon et Rébecca - trop européenne pour continuer de vivre au Moyen-Orient - s'installent à Barcelone. Dan se marie, développe l'entreprise créée par son père, mais à la suite de la guerre froide, celle-ci périclite, les états-unis refusant de traiter avec des entreprises en relation avec les pays de l'est. Dan rejoint ses parents en Espagne, bouclant ainsi la boucle que les ancêtres de Haïm avaient initiée malgré eux en 1492, retour mû par le désir de trouver paix et liberté pour mettre en œuvre la capacité de travail et l'ambition qu’il a héritées d'eux.

Cette saga familiale est ponctuée de courts exposés sur la situation géopolitique des villes et pays que celle-ci traverse.3 Harry Moreno rend son récit vivant en relatant les coutumes sépharades.4 Des traditions culinaires, la préparation du café qui doit monter trois fois pour obtenir un belle mousse… des traditions d'ordre éthique comme la force incontestable de la parole donnée dans les contrats civils ou commerciaux qui a valeur de signature, l'écrit étant considéré comme une insulte à l'honneur. Ce monde des Balkans ou du Moyen-Orient avant la seconde guerre mondiale où la vie sociale est centrée sur le rapport à l'autre et où, la famille de Haïm l'expérimente bien des fois, dans l'ensemble, juifs et musulmans s'apprécient et même s'entraident.

Ce récit de vie comme tous ceux qu'il m'a été donné de lire est plus aventureux que n'importe quel récit littéraire. Les rencontres inopinées que font les protagonistes du récit, Haïm avec le propriétaire de sa maison à Skopje, Simon avec l'ingénieur Hoffmann, les situations de danger de mort déjouées grâce à la capacité de reconnaître chez les autres la possibilité de leur faire confiance et celle de ne pas laisser échapper dans l'instant même l'opportunité qui se présente, les coups de dés de chaque opération commerciale mise en œuvre par Simon, les coups de dés de la vie lorsque Simon attrape la fièvre de dengue puis celle du typhus, l'histoire sentimentale de Simon avec Valentine, la femme d'un Hoffmann presque bienveillant de cette liaison, une fille née de cet amour dont il ignorera toujours l’existence. Tout ceci est digne du meilleur roman d'aventures.

Roman qui est conté dans une langue espagnole claire et simple, accessible à tous ceux dont l'espagnol n'est pas la langue maternelle.

J'ai refermé ce livre avec ébahissement devant tant de foisonnements, d'irruptions, de complexités, mais aussi avec interrogation. Ce récit tel qu'il est raconté pose cette question première. Pourquoi une famille juive dont le parcours est dans les grandes lignes similaire à des centaines d'autres, écrits ou non, qui ont dû fuir à la même époque, qui ont rencontré des difficultés du même ordre, prend telle option plutôt que telle autre? Chaque être humain est unique et prend les décisions qu'il peut prendre. C'est une la palissade. Il n'empêche !



       Lorsque mes choix auraient été me semble-t-il différents, la lectrice que je suis s'interroge de nouveau sur la genèse de la décision qui appelle plus d'explication, plus de “traduction” et que le fil du récit ne donne pas. Ce qui me fait question ici, et je prie l'auteur de ne pas voir dans mon interrogation un jugement de valeur, qu'il me pardonne si je le blesse, c'est la conversion de Simon, Rébecca et de leurs deux enfants Dan et Ruth à la foi protestante en 1944. Beaucoup de familles se sont converties au sortir de la guerre pour des raisons que leur parcours douloureux leur a dicté et que nous n'avons aucun droit de juger. Simon a 46 ans. Après une période difficile d'installation au Liban, il vient d'entrer comme directeur de fabrication dans une petite entreprise libanaise. La situation financière de la famille s'améliore et Simon peut louer un appartement plus confortable. Ses voisins sont des missionnaires de l'église évangéliste. C'est à la suite de conversations avec ceux-ci puis la fréquentation du temple que Simon et Rébecca décident de leur conversion. Simon qui lisait la Thora en hébreu dans sa jeunesse à Skopje, ne comprenait pas le sens exact de ce qu'il lisait, dit-il. Il n'avait pas en sortant de la synagogue le vendredi soir cette sensation d'apaisement qui l'envahit après avoir assisté au culte protestant en français et écouter le Pater Noster. Les missionnaires français ont compris chez Simon et Rébecca l'injustice, le poids lourd à porter d'avoir été pourchassés et punis pour le seul fait d'être juifs. C'est ce que dit Rébecca lors de l'épisode dramatique de la fuite de Bulgarie pour échapper aux griffes de Belev, le commissaire aux affaires juives. Ce poids, Simon ne le supporte plus. Et là je me pose une autre question : Simon n'a donc pas trouvé une parole juive capable de le réconforter? A Sofia il a fréquenté des milieux juifs d'un bon niveau intellectuel, son beau-père médecin, son beau-frère pharmacien et sa femme pianiste. A-t-il eu l'occasion d'avoir des discussions éthiques et religieuses? En Allemagne, nous ne le savons pas, en Turquie et au Liban il est aussi en contact avec des coreligionnaires. Cet homme, d'une curiosité et d'une capacité intellectuelle hors du commun, n'a pas senti semble-t-il de curiosité vers une connaissance plus approfondie du judaïsme et de l'hébreu lors de son adolescence à Skopje où il jouait du violon à la synagogue.
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Un autre questionnement, que l'auteur me pardonne une fois encore, m'est venu. Les Balkans, la Turquie, le Liban sont des terres d'islam. La famille de Haïm va rencontrer de Skopje à Beyrouth des musulmans de grande valeur humaine dont elle va recevoir aide et compréhension. Simon et sa famille auraient-ils pu se convertir à l'islam?

Ma curiosité incorrigible se serait sentie plus à l'aise avec une généalogie plus détaillée de la famille de Haïm. Que sont devenus les autres enfants de Haïm et les enfants de ceux-ci? Quels chemin ont-ils parcouru? Nous connaissons seulement quelques détails sur Isaac et David.

L'absence de nom de famille, le seul usage de “fils de” utilisé si souvent autrefois appellerait plus de développements et de commentaires, par rapport à l'existence du nom de famille dans les pays à culture européenne. Isaac a t-il pris comme nom de famille Strumitza que lui a donné son compagnon de guerre Valdo? De ke alkunya es Simon? S'appelait-il aussi Moreno? En plus de satisfaire ma curiosité, il me paraît que de tels récits pour des chercheurs en Histoire constituent des données importantes et que tous les détails concernant les dates, les lieux, les noms peuvent être d'une grande utilité pour leurs travaux.

“Kaminando i avlando” diremos, porke “si la ida esta en mis manos, la venida no se kuando”.

Jacqueline Baran

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