Etudes : Séfarades espagnols en Italie pendant la guerre


Pendant la période fasciste, les juifs séfarades de nationalité espagnole étaient peu nombreux en Italie. Le recensement de 1931, tandis qu'il notait la présence de 1727 juifs turcs et grecs, ne mentionnait ni Espagnols ni Portugais.

Sur les listes de 1938, après la promulgation des lois raciales, les Grecs étaient encore 908 et les Turcs, 533, alors que les Espagnols et les Portugais, quelque quatre-vingts, n'étaient pas cités. Les Grecs pour environ 70 % provenaient de Corfou et résidaient à Trieste. La majorité des Turcs et la quasi totalité des Espagnols et des Portugais, eux, résidaient à Milan.

Le recensement de 1938 ne portait la mention que d'un sujet espagnol à Trieste et d'un à Gênes.

Un groupe familial particulièrement nombreux (10 personnes) était celui des Nacmias1 qui avaient fait partie de la minorité séfarade de Corfou. Ils avaient immigré immédiatement après le pogrom de 1891. Le Docteur Pulido les mentionne déjà, en même temps que la famille Kolonimos, dans son compte rendu de voyages (publié pour la première fois en 1904) comme d'anciens sujets espagnols. Ces Nacmias étaient déjà profondément italianisés et insérés dans la société, mais ils n'avaient jamais demandé à être naturalisés. Les autres sujets espagnols, auparavant “protégés” par des Consulats de différentes nations dont l'Espagne, en vertu du régime des “capitulations”, avaient officiellement obtenu la nationalité espagnole, grâce au décret royal du 20 décembre 1924. Ils provenaient en majorité d'Edirne et de diverses communautés bulgares, certains de Smyrne et d'Istanbul. Le seul qui provenait de Salonique, M. Franses, déjà âgé, directeur de la manufacture des tabacs, résidait depuis longtemps à Trieste. Tous les sujets espagnols avaient leurs papiers en règle, renouvelés régulièrement.

A la promulgation des lois raciales, les juifs espagnols à Milan étaient un peu plus de 40 ; sept d'entre eux repartirent à la fin de la guerre civile espagnole ; sur la liste de la Préfecture de mai 1942, il en restait encore 34.

A Paris, à la même époque, selon des documents de l'Ambassade d'Espagne, les juifs munis de papiers espagnols devaient être environ 2000, tandis que selon l'ambassade d'Allemagne (Zeitschel), seuls environ 300 avaient leurs documents en règle.2

Étant donné que le gouvernement fasciste s'était empressé de reconnaître l'autorité nationaliste espagnole, les Ambassades et les Consulats espagnols en Italie étaient passés sous l'autorité du gouvernement de Franco. En septembre 1938, les autorités consulaires ont convoqué pour une visite médicale leurs ressortissants, en âge de combattre vu que les mois précédents, les pertes durant la bataille de l'Ebre avaient été si lourdes que l'on avait jugé nécessaire d'appeler sous les drapeaux, mêmes les résidents à l'étranger. Mon frère Alberto et mon cousin Marcel furent appelés ; mon frère se soumit à la visite médicale et fut réformé pour forte myopie tandis que Marcel préféra ne pas se présenter. A son retour en Espagne, en mai 1939, il fut retenu quelques jours dans un camp d'internement près de Santander puis relâché sans conséquences fâcheuses. Les rapports des séfarades espagnols avec les autorités consulaires de Milan (Martinez Merello, Consul et Rodriguez Soto, greffier) étaient excellents sur le plan personnel et il en allait de même avec les fonctionnaires du Consulat général de Gênes (M. Bonilla).

Le 11 juin 1940, le lendemain de l'entrée en guerre de l'Italie, j'accompagnai mon père chez le Consul qui nous reçut comme toujours de façon très cordiale et dit à mon père que pour le moment nous ne courions aucun danger mais que, dans l'avenir, il pourrait se produire des événements qui ne permettraient plus aux autorités espagnoles d'assurer notre protection. Martinez Merello nous avait fait comprendre qu'avec les Italiens il n'y avait pas de danger mais qu'avec les Allemands, il pouvait en être tout autrement. De toute façon, au moindre signe de danger, il nous aviserait pour faciliter notre rapatriement immédiat. Les paroles du Consul laissaient entrevoir des événements qui se produisirent par la suite : en effet les Allemands qui avaient occupé Milan quelques jours après l'armistice avec les Alliés (septembre 1943), saisirent les registres de notre Communauté et cherchèrent à arrêter tous les juifs. Ils passèrent entre autre chez nous où notre concierge leur dit qu'ils étaient légèrement en retard, vu que nous étions partis, avec tous nos biens, l'année précédente ! Dans cette circonstance, ils ne se préoccupèrent absolument pas de savoir si les juifs étaient ou non ressortissants de pays neutres. Il n'aurait d'ailleurs pas été facile de nous mettre en contact avec notre Consul, dans une situation si dramatique, au début caractérisée par des violences totalement incontrôlées.

Il est possible que la déportation de 8 familles de Demotika, munies de papiers espagnols (même si le Ministère des Affaires Etrangères de Madrid l'a toujours nié) ait été due à l'impossibilité de contacter le Consulat espagnol à Salonique. Parmi les déportés de Demotika, il y avait aussi des parents à nous, les Djivre.

De Milan, trois familles, dont la nôtre, rentrèrent en Espagne, en août - septembre 1942. La commission d'armistice franco - italienne de Turin délivra sans aucune difficulté les visas de “transit sans arrêt” par la France non occupée. Les transferts se firent tout à fait normalement, avec meubles, comme ceux des juifs de Paris pourvus de papiers en règle. Le Consul Rolland, qui avait auparavant conseillé à ses compatriotes de ne pas s'inscrire en tant que juifs à la Préfecture de Police, vu que les discriminations raciales n'existaient pas dans son pays, dès l'automne 1941, soutenait l'opportunité de rentrer le plus tôt possible en Espagne.

Ce n'est qu'une fois à la frontière, qu'on nous demanda de déclarer à quelle religion nous appartenions, puis, sur le territoire national, vu qu'il n'y avait qu'une religion officielle, on ignorait toutes les autres.

Les autres rapatriements en provenance d'Italie eurent lieu dans des conditions bien plus difficiles et avec des moyens de fortune. En février 1944, quand l'arrestation et l'internement à Bergen-Belsen des juifs ressortissants des pays neutres avait déjà été décidé, le Consul Canthal, qui avait succédé à Martinez Merello, réussissait à faire rapatrier I. Benaroyo (né à Berkovitz, en Bulgarie) avec sa femme et ses deux fils et un membre de la famille Nacmias. Canthal, personnage important même sur le plan historique, était un représentant officieux auprès du Gouvernement de Mussolini, que l'Espagne ne reconnaissait pas officiellement. Il semble qu'il entretenait aussi des rapports, difficiles à cerner, avec les occupants allemands. C'est ce même Consul qui favorisa par la suite la fuite en Espagne de fascistes en vue…

Encore plus dramatique fut le retour de Rome, où ils s'étaient cachés après l'armistice, de cinq membres de la famille Papo. Deux d'entre eux, rapatriés de Paris en 1941, étaient des ressortissants italiens mais le Consulat de Gênes leur avait fourni des passeports espagnols. L'Ambassade d'Espagne avait invité mes parents à rentrer rapidement car elle estimait ne pas pouvoir garantir ultérieurement leur protection. A la fin de mai, quelques jours seulement avant l'entrée des Alliés à Rome, le petit groupe, après un voyage difficile et aventureux, parvenait à Barcelone.

Il convient de rappeler que les ressortissants turcs encore présents en Italie avaient été arrêtés et déportés à Milan le 19 mai 1944 et internés à Bergen-Belsen. D'autres Turcs et ressortissants de pays neutres furent déportés le 2 août 1944.

Au total, 27 ressortissants espagnols furent rapatriés d'Italie de 1939 à 1944. Deux familles s'étaient réfugiées en Suisse après l'armistice. Aucun des juifs espagnols figurant sur la liste de 1942 de la préfecture ne fut déporté du territoire italien, selon “Le livre de la Mémoire” de L. Picciotto.

La communauté séfarade de nationalité espagnole, résidant en Italie doit à différents facteurs de s'en être bien tirée : son faible nombre, ses papiers en règle, ses bonnes relations avec les autorités consulaires et aussi une bonne information de ses membres. Le destin de cette colonie de juifs séfarades espagnols est donc exceptionnel. En effet, malgré l'action incessante de consuls et ambassadeurs - Rolland à Paris, Romero Radigales à Athènes et Salonique, de Palencia à Sofia et d'autres en divers endroits - en faveur des juifs menacés d'arrestation et de déportation, certains points obscurs demeurent sur l'action de Franco vis à vis des ressortissants juifs espagnols résidents en France et surtout en Grèce.

Isaac Papo

                                                                                    



NOTE :



1
Graphie italienne du nom de Nahmias. NDLR

2
Voir l’article de la page ci-contre.


Comments