Musique : Bodas !

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Le disque de Sandra Bessis commenté ci-dessous est le reflet d’un spectacle qu’elle a offert en divers lieux, et elle a souhaité le présenter ici par une introduction fort éclairante, dont nous vous proposons de prendre connaissance avant d’écouter le disque bien sûr, et d’en lire - éventuellement… - notre commentaire.



Sandra Bessis

Bodas !


Les chants de noces forment à eux seuls un genre autonome au sein du large répertoire de la musique judéo-espagnole. Plusieurs recueils leur sont entièrement consacrés, dont celui de Manuel Alvar, d’une grande richesse.

S’ils accompagnent généralement les réjouissances des mariages et célèbrent cette promesse de vie nouvelle et de prospérité, nous avons voulu ici, en dépassant leur strict cadre, chanter toutes les noces, possibles et impossibles, désirées ou imposées, empêchées ou enfin accordées, noces d’un peuple avec une histoire, un livre, une terre, noces fraternelles ou amoureuses, naïves ou hardies, toujours recommencées.
 
Pour cela, nous nous sommes laissés traverser par les trois rameaux qui composent la tradition musicale judéo-espagnole, romancero, coplas et cancionero, le romancero étant plus proche du vieux fonds espagnol, tant par sa forme musicale que poétique. Les textes des romances reflètent souvent les expériences de l'Espagne médiévale, les guerres entre musulmans et chrétiens, les aventures amoureuses et les intrigues de palais, à la différence des mélodies, souvent plus populaires, chantées par les communautés sépharades de l'Orient ottoman, traversées par les influences turques.


Ainsi, si le CD s’ouvre sur Skalerica de oro, typique chant de noce du répertoire de la Méditerranée orientale, on y trouve aussi un chant à caractère religieux, chant de Shavouot : Nuestro Senyor Elohenu. C’est un chant qui nous vient de la tradition marocaine et qui n’a rien à voir avec le répertoire des kantigas de bodas ! Pourtant il m’a semblé qu’il avait sa place dans le spectacle qui a précédé le disque, où j’avais voulu chanter la rencontre, les noces, toutes les noces. Et ce chant ne célèbre-t-il pas l’Alliance, ces noces premières d’un peuple avec une histoire, une loi ?

Dans le spectacle, j’avais également choisi d’interpréter deux chants appartenant au même corpus, un ensemble très riche que l’on nomme parfois “les chants de frontière”. Chants typiques du Romancero, ils nous viennent de l’Espagne médiévale, où jusqu’à la chute du Royaume de Grenade en 1492, les batailles furent nombreuses, jetant les villages, au hasard des victoires et des défaites, tantôt du côté des Maures, tantôt du côté des chrétiens. Ces chants célèbrent aussi, à leur façon, rencontres, séparations, noces ou retrouvailles : ici, ce sont les guerres qui viennent séparer, désunir, éloigner les frères d’avec les sœurs, les filles d’avec leur mère. Et voici qu’au hasard d’un chemin, devant une claire fontaine, un cavalier souhaitant abreuver son cheval s’arrête à la vue d’une jeune fille qu’il prend pour une étrangère, une ennemie, peut-être une possible capture. La jeune fille le détrompe, alors il l’emmène, et selon les chants, la conduit parfois jusqu’à sa demeure pour en faire sa femme, présentant ainsi à sa mère sa future bru. Dans d’autres chants, par la magie de certains signes, le jeune homme finit par reconnaître en la jeune fille sa propre sœur, autrefois enlevée. Il la conduit chez elle, et mère et fille se retrouvent enfin…

Dans le disque, on trouve trois chants appartenant à cette famille. Le premier est Una tarde de verano, assez connu de ceux qui sont familiers de ce répertoire. Le second, Ya viene el kautivo, moins souvent chanté, appartient aussi à la tradition sépharade, tandis qu’il existe plusieurs versions du troisième : Don Boyso ; celle que nous avons voulue pour ce disque nous vient du Romancero espagnol, cher au cœur de Federico Garcia Lorca, qui en avait écrit, au début des années 30, un arrangement pour le piano, comme pour d’autres mélodies populaires de son Andalousie natale… C’est là, implicitement, une autre façon de célébrer l’intrication profonde des trois cultures qui ont façonné l’Andalousie, puisque chaque tradition, aujourd’hui encore, raconte à travers la poésie cette histoire commune… Romance de Don Boyso est la seule chanson du disque chantée en espagnol, et non en judéo-espagnol. Ceux pour qui cette dernière langue a bercé leur enfance s’en rendront vite compte !

Sandra Bessis
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