Revue : Cronica 170

Kharalambos Vouroutzidhi
Χρονικα - Cronica, Revue de judaïsme grec, Novembre - Décembre 2000 - p.11-22
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Chronique de la Communauté juive de Serrès

Serrès, ville de Macédoine sur la route de Salonique à Drama, posséda jusqu'à l'occupation bulgare de 1941 une communauté juive. Si l'on en croit les traditions, elle s'y serait installée dès la période romaine. Du moins, avec le rabbin de Tudèle, Benjamin, nous avons un témoignage sûr de sa présence au XIIe siècle. Cette population romaniote, c'est-à-dire hellénophone, fut déplacée à Constantinople sur ordre du Sultan Bayazit II (vers 1453-1456) où sous la dénomination de sürgünlü (déplacée de force) elle se regroupa dans le quartier de Balata autour d'une synagogue qui fut détruite par un incendie au XIXe siècle.

Des Ashkénazes chassés de Bavière en 1470 vinrent s'installer dans la ville, précédant de quelques années les premiers expulsés d'Espagne dont les noms, pour le moins célèbres, nous sont restés : Abulafia, Gategno, Abravanel, Almoslino, Benveniste, etc. Nous avons même des renseignements fort précis : 280 personnes d'origine ibérique choisirent Serrès comme refuge. Ultérieurement, des familles provenant d'Italie et de Sicile comme les Venezia, Bonafiglia, Bonomo et même d'Afrique, comme les Kabili, Alcheich, vinrent compléter une communauté à forte majorité séfarade dont l'espagnol fut parlé, au cœur de cette Macédoine ottomane puis grecque, jusqu'à la seconde guerre mondiale. Le premier lieu d'installation, comme dans de nombreuses autres villes, pour les nouveaux arrivants, fut le Kastro, le château. Le quartier juif y pris le nom turc de Yahudiler Havlisi “la Cour des Juifs” ou Saranda Ondadhès. Ce nom est sans doute dû au fait que les maisons de bois étaient réparties autour d'une large cour. Au XVIe siècle, il est intéressant de savoir que la population juive représentait 3,8 % de la population chrétienne. Au XVIIe, malgré deux épidémies de peste qui font globalement près de vingt mille victimes, la communauté juive se maintient sur les lieux sans que son effectif varie considérablement. À Serrès, comme à Salonique après 1655, la vague messianique déclenchée par Sabbatai Tsévi de Smyrne se conclut par des conversions à l'islam. Déjà la frange savante de la population où se distinguent des familles telles que les Amon et les Ovadia se plonge dans l'étude de la Cabale, tradition qui sera respectée jusqu'en 1870, avec l'analyse du Zohar chaque samedi.

La construction d'une nouvelle synagogue, à la fin du XVIIIe siècle est l'indice de l'état florissant de la communauté en rapport avec le développement économique de la ville elle-même, dans laquelle il ne semble pas s'être produit de troubles intercommunautaires marquants. Cette synagogue érigée sous la direction du rabbin Abraham Stroussa à la place de l'ancien bâtiment qui menaçait ruine est remarquable sous bien des aspects. On dit qu'elle était plus grande que l'église d'Aghia Fotini, sa voisine, et qu'elle pouvait contenir jusqu’à 2000 personnes ! Le rabbin avait accès à la chaire située au centre de l'édifice par un escalier de quinze marches et dominait l'assistance du haut des trois mètres de cette chaire circulaire artistiquement décorée de paysages et des noms admirablement calligraphiés des bienfaiteurs de la communauté. Des symboles cabalistiques se retrouvaient dans la conception de l'édifice tels les 26 fenêtres (le total des quatre lettres du tétragramme divin).1

Les conditions économiques favorables attirèrent de nouveaux venus à Serrès et l'ancien quartier sis au cœur de la vieille ville éclata. Il est intéressant de rappeler une anecdote qui n'est pas sans surprendre : en 1850, dans le nouveau quartier israélite d'Arabajilar, il fut décidé d'édifier un lieu de prière, ce contre quoi les rabbins de la synagogue s'opposèrent en prétextant le morcellement du culte et donc la perte de l'unité communautaire. Toutefois, le lieu de culte fut élevé, mais il ne pouvait fonctionner faute des rouleaux de la loi nécessaires. Pas question que la synagogue centrale les fournisse : les responsables d'Arabajilar les volèrent donc, entraînant ainsi un schisme qui troubla les rapports intracommunautaires durant bien des années.

Autre particularité de la population juive de Serrès, son amour de la musique orientale. La communauté a eu de grands chantres comme Joseph Amariglio, Rabbi Abraham Matalon ou Haim Abraham Bueno. Tous les vendredi, jour sacré chez les musulmans, les juifs amateurs de musique se donnaient rendez-vous dans les téké (monastères) des derviches Mevlévi pour assister à des concerts fréquentés par tous les mélomanes de la ville.

Du XVIe au XIXe siècle la communauté juive de Serrès se distingua par son haut niveau culturel et spirituel. On ne compte plus les rabbins qui s'illustrèrent par leur savoir, leurs talents musicaux, leurs qualités d'interprètes de la Loi. Il suffit de citer le “flambeau qui éclaire le monde”, R. Joseph Taitaçak (mort à Salonique en 1565) et le “Cèdre du Liban”, Rabbi Salomon Ha-Chironi qui vécut sous le règne de Soliman le Magnifique. Ces hommes rédigèrent des ouvrages restés célèbres dans les communautés sépharades. En 1863, le rabbin Menahem Ha-Cohen Ben Arbout se rendit à Istanbul sur invitation du Sultan Abdul Aziz et du Grand Vizir, Fouad Pacha, pour décider du remplacement du Grand Rabbin de l'Empire, Jacob Avigdor.

En 1839 la communauté est forte de 800 personnes. Elle dispose de sa synagogue, de vingt chantres, d'une école et de deux enseignants pour 74 élèves et son système postal est parfaitement organisé. En 1883, la population ayant atteint le chiffre de 995 âmes se répartit entre deux quartiers dotés chacun de sa synagogue et de son école. Y est enseigné l'hébreu. Depuis le XVIe siècle d'ailleurs, l'hébreu était enseigné à l'école pour les plus pauvres et à domicile par des précepteurs privés pour les plus riches. L'étude de la Bible, du judéo-espagnol, de l'arithmétique et du grec faisait partie de l'enseignement traditionnel. Au milieu du XIXe siècle est créé le Talmud Tora, de vastes dimensions, où à l'étude de l'hébreu, de la Bible, du judaïsme, du grec s'ajoute celle du français et du turc. Au début du siècle dernier les écoles fonctionnaient grâce aux dons du baron Ed. de Rothschild. En 1906 la communauté compte 1420 personnes. En 1901 dans le plus ancien des quartiers juifs, celui de Saranda Ondadhès, fonctionne une école de l'Alliance avec 145 élèves qui fermera ses portes au moment de l'occupation bulgare de 1912.

Les Juifs de Serrès se livraient au commerce de produits agricoles et industriels, principalement du coton, de l'anis, de l'opium et des céréales. Quelques-uns avaient embrassé une profession libérale. Ils étaient médecins, pharmaciens ou avocats. D'autres géraient les biens des dignitaires turcs qui vécurent dans la ville, en contrôlant le commerce et la circulation de l'argent moyennant des titres de crédit. Parmi ces derniers, certains acquirent une position d'exception dans la société de Serrès : Menahem Simantov, consul du Royaume d'Italie, Vital Moïse Faraggi, avocat et administrateur de la Direction Générale des Tabacs de l'administration ottomane, Mouchonachi Faraggi, consul d'Autriche-Hongrie. Le développement économique de la ville est en grande partie dû au fait qu'elle appartenait à un vaste ensemble coiffé par l'administration ottomane unificatrice : tous les ans, fin mars - début avril - avait lieu une foire commerciale où se retrouvaient des marchands de Bulgarie, de Serbie, d'Albanie, de Valachie, de Moldavie, de Thessalie, d'Autriche-Hongrie et même de Russie. Attirés par cette vitalité du marché de la ville, les grands bourgeois saloniciens, tel les Ghedalia, Errera, Bensussan, Florentin fondent des établissements où ils écoulent la marchandise arrivée de l'étranger par le grand port macédonien. Mais cette prospérité des grandes familles, à Serrès comme dans la plupart des autres communautés juives, ne doit pas masquer les difficultés auxquelles la grande masse de la population juive est confrontée. Cette population qui bénéficie de l'entraide communautaire a des occupations professionnelles moins rentables : ses membres sont fripiers, blanchisseurs, porteurs etc.


Comme toutes les communautés de quelque importance, celle de Serrès possédait son hôpital et ses associations à but social. La vie culturelle se développa au XVIIIe siècle autour d'un mouvement dénommé Los Vente y Dos dont les membres appartenant à la bourgeoisie israélite organisèrent des associations telles que “Les Amis de l'éducation”, “Les Amis de la Bibliothèque” etc. Un café fréquenté par “l'élite” de la communauté fut même créé. Enfin, plus récemment ce sont trois Juifs, Menahem Simantov, Azaria Ovadia et Samuel Kambyli qui introduisirent le cinéma dans la ville.

Mais avec les guerres balkaniques s'ouvrent pour les habitants de Serrès en général et les juifs en particulier, une période de ruines et de souffrances. Le 28 juin 1913 les Bulgares bombardent la ville. Le vieux quartier juif est détruit : la synagogue, la bibliothèque, l'école, l'hôpital, les maisons anciennes, tout est réduit en cendres. Les Israélites trouveront refuge dans des communautés proches comme celles de Salonique, de Drama mais aussi plus éloignées telles que celle de Sofia. Ceux qui restèrent s'établirent extra-muros dans le quartier plus récent qui avait été épargné où l'école de l'Alliance rouvrit ses portes pour fonctionner jusqu'en 1930. Jusqu'en 1917, date de la seconde occupation bulgare, la communauté tente de reprendre un rythme de vie qui n'est que le pâle reflet de ce qu'elle fut. Avec cette seconde occupation le nombre des habitants juifs se réduit encore.

La troisième occupation bulgare survient au printemps 1941. Alliés des Allemands, les Bulgares entrent dans la ville et demandent aux juifs de changer de nationalité, ce que ces derniers refusent catégoriquement. À partir de ce moment, ils sont contraints de porter l'étoile et d'avoir toujours avec eux leur carte d'identité jaune, indiquant expressément en grec et en bulgare qu'ils étaient israélites. Dans la nuit du 3 au 4 mars 1943 les juifs de la ville furent rassemblés comme le furent ceux de Drama, Kavala, Xanthi, Komotini et Alexandroupoli. Cette nuit-là, après avoir posté un garde à la porte de chaque maison juive, après avoir éclairé les rues a giorno et placé des mitrailleuses sur les places du quartier, les Bulgares donnèrent à chacun quinze minutes pour rassembler ses affaires. 476 Juifs furent ainsi rassemblés et regroupés dans un entrepôt de tabac où ils furent tenus au secret durant une semaine, souffrant de la faim et de la soif sans que leurs concitoyens chrétiens ne soient autorisés à leur venir en aide. Enfin ils furent conduits à la gare où avec 19 Juifs de Zikhni, entassés dans des trains, ils furent dirigés sur les camps de Gorna Tzoumaya et de Doubitsa. Les 18-19 mars, ils arrivèrent à Sofia et de là furent menés au port de Lom où ils devaient être chargés sur des bateaux devant gagner Vienne. On ne sait pas exactement ce qu'il advint des Juifs de Serrès. Certains pensent qu'ils furent noyés dans les eaux glacées du Danube. Selon l'auteur, c'est sur le “Tsar Dushan” qu'ils atteignirent Vienne d'où ils furent conduits en train jusqu'à Katowice en Pologne où 1096 familles de Serrès et de la Macédoine Orientale furent exterminées. Trois personnes qui étaient absentes de Serrès au moment de la rafle de la nuit du 3 au 4 mars furent les seuls rescapés de ce drame.

Bernard Pierron
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