Turkish-Jewish encounters, studies on Turkish-Jewish relations through the ages - Mehmet Tütüncü (éditeur)

En anglais. 2001 “Rencontres turco-juives, études sur les relations entre Turcs et Juifs à travers les âges” SOTA, Centre de recherches sur le Turkestan et l’Azerbaïdjan, postbus 9642, ND 2003 Haarlem 55$ port inclus, Tél/Fax 31 23 52 92 883 sota@euronet.nl  342 pages.         
ISBN : 90-804409-4-9.
Collectif de 16 contributions, nouvelle version.

L’éditeur a groupé sous un même titre des articles sur des sujets bien différents, parfois à la périphérie de l’Histoire juive telle que nous l’entendons. Variant en qualité et en longueur, du général au particulier, c’est un livre que le lecteur préférera feuilleter plutôt que lire jusqu’au bout, choisissant ou écartant au passage tel ou tel article. Le livre est agencé par sujets, et dans une certaine mesure aussi suit un ordre chronologique, des Khazars “mythiques” aux relations turco-juives pendant la deuxième guerre mondiale.1

La première partie intitulée “Mythes Khazars et réalités” est consacrée aux Khazars, peuple de langue turque dont les dirigeants, et peut-être le peuple lui-même, se convertirent au judaïsme au VIIIe siècle après un débat entre des représentants de l’islam, du christianisme et du judaïsme. En Espagne, vers l’an 1140, Juda Ha-Lévi relata leur histoire dans son fameux traité “Les Khazars”. 
Benjamin Braude examine l’évolution des relations turco-juives à travers le temps, détectant un “modèle de coopération” entre les deux peuples au cours des siècles. Il mentionne trois rencontres.

Tout d’abord, celle entre des juifs et une dynastie turque à l’Est de la Crimée et au Nord de la Caspienne ; ensuite, l’arrivée et l’implantation de juifs originaires de la Péninsule ibérique dans l’Empire ottoman, et finalement, le resserrement des liens entre l’État Turc et Israël.

On ne sait que peu de choses, en définitive, sur les Khazars qui préférèrent se convertir au judaïsme qu’au christianisme ou à l’islam, religions de deux puissances rivales de l’époque, l’Empire Byzantin, et les Caliphats Omeyade et Abbasside. L’auteur considère cette première rencontre comme le mythe fondateur de l’affinité turco-juive. Il cite deux auteurs qui ont contribué à la diffusion de ce mythe : un juif, Menasseh ben Israël, avec son livre Mikveh Israel, et un antisémite, Gohann Andreas Eisenmenger avec son attaque virulente contre les juifs (1752) intitulée Entdecktes Judentaim. En Europe, les juifs étaient assimilés à des orientaux. Cela conduisit selon l’auteur à la “fantaisie d’Arthur Koestler sur les origines turques des juifs ashkénazes”.

Quant aux juifs de la Péninsule ibérique, ils furent bien accueillis dans l’Empire ottoman pour leurs compétences et savoir-faire à un moment où les dirigeants de cet Empire multipliaient leurs conquêtes. Finalement, l’auteur juge les relations entre Israël et la Turquie moderne comme les plus réussies des pays musulmans du Moyen-Orient bien qu’elles aient connu des hauts et des bas au cours de la seconde moitié du XXe siècle. En effet, la Turquie ne vota pas pour la partition, mais en 1949, elle noua des relations diplomatiques avec Israël. Les relations entre les deux pays ont été s’améliorant ces dernières dix années. Braude parle de pattern of triangulation (d’un modèle triangulaire). La Turquie, Israël et l’Iran, sont les seuls pays non-arabophones du Moyen-Orient qui, à différentes occasions, ont forgé des alliances entre eux pour exercer des pressions sur leurs voisins arabes.

Peter Golden retrace l’histoire de l’Empire Khazar et examine quelles sont les preuves de l’existence d’un judaïsme khazar étant donné que le monde khazar était “une société complexe et multi-confessionnelle”.

La deuxième partie du livre comprend trois articles sur les Karaïms et les Karaïtes de Crimée.

Ananiasz Zajaczkowshi pense que les Karaïms sont les descendants des Khazars tandis que Moshe Gammer nous fournit des informations sur les Karaïtes de Crimée, informations basées sur un rapport de l’armée française pendant la Guerre de Crimée (1854-1856). Ce rapport est lui-même fondé sur des informations récoltées auprès d’un Karaïte et d’un juif. 



Dan Shapira lui, étudie un poème karaïm en criméen-tatar de Mangup, qui ne peut intéresser qu’un spécialiste de la langue en question.

La troisième partie concerne les relations turco-juives proprement dites. Après un synopsis de l’Histoire des juifs de l’Empire ottoman de 1492 jusqu’au présent, par Wout van Bekken, Bülent Ozdemir aborde un sujet intéressant, “Les juifs de Salonique et les réformes”, les réformes du Tanzimat au XIXe siècle qui incluaient entre autres le rétablissement en 1835 du Grand Rabbinat (dont le rôle était de surveiller toutes les communautés juives de l’Empire), et plus tard, la nouvelle égalité de tous les sujets des sultans devant la loi et l’impôt et dans les rangs de l’administration qui remplacèrent l’institution du millet selon laquelle chaque communauté avait son propre système judiciaire. L’auteur souligne que les réformes consistaient à accorder la protection du gouvernement aux juifs qui étaient peu nombreux mais disséminés dans tout l’Empire et sans ambitions séparatistes.

Contre leur loyauté, ils recevaient protection parce que “contrairement aux autres communautés non-musulmanes de l’Empire, les juifs ne jouissaient pas du soutien des États européens agissant contre les intérêts de l’Empire ottoman”. Ozdemir mentionne en particulier la protection contre les voisins chrétiens qui les accusaient souvent de crimes rituels. L’auteur ne discute pas vraiment en détail comment la communauté juive à Salonique fut influencée ou réagit à l’application des réformes du Tanzimat, et celles qui suivirent. Finalement, il critique l’optique des historiens juifs quant à la modernisation de l’Empire ottoman, c’est-à-dire la transformation de la communauté juive ottomane, et conteste que la transformation de cette communauté ait été le résultat de la coopération et des efforts de l’élite juive ottomane (des juifs aisés et souvent éduqués à l’étranger) et des juifs étrangers (surtout français) qui fondèrent l’Alliance Israélite Universelle. Il soutient au contraire que l’Empire ottoman, soucieux de la nécessité d’effectuer des changements dans la société otttomane (juifs inclus) était à l’origine des réformes.

Mahir Saul, dans un article clair et fouillé suivi d’une riche bibliographie, met en évidence les modifications de la langue judéo-espagnole des juifs d’Istanbul et d’autres villes de Turquie à partir du milieu du XIXe siècle, quand le judéo-espagnol n’était pas encore influencé par le nationalisme turc mais par le conflit entre les partisans de la modernisation et les conservateurs, ainsi que par le commerce international. Au XVIIIe siècle et dans la première moitié du XIXe siècle, la plupart des juifs étaient pauvres mais une élite peu nombreuse commençait à faire son apparition dans les cercles politiques et financiers. L’instauration de relations commerciales avec l’Europe exigeait alors la formation de gens parlant une autre langue, d’où des changements nécessaires dans le système éducatif du pays. Quelques écoles laïques furent fondées pour les jeunes juifs. L’Alliance Israélite Universelle joua un rôle important dans la diffusion et la promotion du français. L’auteur attire notre attention sur le paradoxe de l’existence d’une presse juive florissante, coïncidant avec l’adoption graduelle du français comme langue vernaculaire. Le français et l’italien étaient les langues de choix mais certains juifs étaient aussi en faveur de l’étude du turc.

Le gouvernement ottoman s’intéressait aussi à l’enseignement du turc dans les écoles non turques. Pour fréquenter les institutions supérieures turques, maintenant accessibles aux non-musulmans, les juifs devaient en effet parler turc. La révolution Jeune Turque de 1908 et le désir “d’universaliser la pratique de la langue turque” nécessitait d’opérer des changements dans le curriculum de toutes les écoles non-musulmanes et non-turques ; ces écoles devant maintenant inclure la langue turque comme matière, ainsi que l’histoire et la géographie turques.
Pour être pleinement intégrés dans la nouvelle société turque, les juifs éprouvèrent la nécessité de maîtriser la langue turque, y compris l’accent, et cela conduisit à une modification de la langue vernaculaire, à l’apparition de jeunes qui ne parlaient plus qu’une langue, et ultimement, à la disparition du ladino. Parlant des années soixante-dix, l’auteur écrit : “Il serait rare de trouver un teenager qui puisse communiquer librement en ladino”.

Yitzchak Kerem jette un regard moins optimiste sur les relations turco-juives dans la péninsule grecque au cours du XIXe et au début du XXe siècles. Il juge ces relations souvent “négatives et tendues”, en tous cas pour la fin du XXe siècle. S’il faisait meilleur vivre dans l’Empire ottoman que dans certains pays chrétiens, la vie n’était pas aussi belle que les historiens juifs l’ont décrite.
Cet article est intéressant car l’auteur offre de nombreux détails et exemples pour confirmer ses dires.

Au début du XIXe siècle, après les défaites militaires contre la Russie (1760-1774) et l’alliance austro-russe (1787-1792), la communauté juive de l’Empire ottoman s’était appauvrie car elle était taxée lourdement. Des communautés musulmanes et juives furent massacrées, les premières en Morée et dans d’Attique, les secondes en 1821 et 1822 dans de nombreuses villes dont Tripoli, Sparte, Patras and Corinthe. Après les défaites militaires mentionnées ci-dessus, le gouvernement ottoman commença à moderniser l’armée, les écoles et les Affaires étrangères (mais peu de juifs occupèrent des postes dans la nouvelle administration). 

Tandis que l’institution du millet donnait aux juifs un autonomie communautaire enviable, et surtout la liberté de culte, elle faisait d’eux des citoyens de deuxième classe dans la société ottomane. En 1856, cette inégalité disparut, du moins sur le papier. La communauté juive de Grèce, éloignée de Constantinople, ne profita pas de cette nouvelle égalité dans la fonction publique turque mais des juifs furent employés dans des consulats étrangers locaux. Comparée aux autres, la communauté juive était la moins représentée au département des Affaires étrangères. 

A la fin du XIXe siècle, des juifs commencèrent à occuper des postes de fonctionnaires à Salonique. La modernisation/occidentalisation de la population juive, introduite de l’extérieur dans les années soixante par l’Alliance Israélite Universelle, avec sa révolution dans le domaine de l’instruction fut, selon l’historienne française, Esther Benbassa, une francisation qui aida les juifs ottomans à regagner dans l’économie la place qu’ils avaient perdue et que les Grecs et les Arméniens avaient prise. La modernisation contribua à créer une importante classe moyenne ainsi qu’un prolétariat juif, dans les nouvelles industries (la plupart des ouvriers à Salonique étaient juifs).

“Rencontres turco-juives” est un livre consacré aux relations turco-juives dont la longévité est remarquable, et qui sont plutôt méconnues en occident. Dans quelques contributions d’historiens turcs, un thème revient fréquemment, celui de la protection des juifs par les Ottomans contre les communautés chrétiennes et celui des juifs plus loyaux que les autres minorités envers les autorités ottomanes.

Malgré la richesse des informations fournies, ce livre, composé de chapitres disparates, sans fil conducteur, est difficile à lire. Un lecteur soucieux d’explorer les relations turco-juives au sens large du terme pourra y trouver des sujets variés, quelques articles suivis d’une riche bibliographie, quelques cartes utiles ainsi que des notes sur les collaborateurs de ce ouvrage collectif.*

Rosine Nussenblatt
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