Troubled Souls - Charles Meyers et Norman Simms (éditeurs)

En anglais. 2001 Les âmes troublées, convers, crypto-juifs et autres intellectuels juifs “flous” du XIVe au XVIIIe siècle. Outrigger Publishers  POBox 1198 Hamilton, Nouvelle Zélande Édition limitée à 100 exemplaires. 194 pages. ISBN 0908571-74-7.

Le sous titre de ce petit ouvrage dense tiré à seulement cent exemplaires est explicite “Conversos, crypto-jews and other confused jewish intellectuals from the fourteenth through the eighteenth century”. Norman Simms est un chercheur émérite, bien isolé en Nouvelle Zélande dans son domaine de recherche et pas toujours soutenu par la communauté universitaire !

Ce n’est pas aux lecteurs de La Lettre Sépharade qu’on apprendra qui étaient les marranes. Ils savent que les conversions forcées de juifs en Espagne, commençant lors des massacres de 1391 et se poursuivant pendant tout le XVe siècle, avaient créé dans la population catholique une minorité qui éprouvait d’autant plus de mal à s’y fondre que l’obsession de la limpieza de sangre l’empêchait d’être acceptée. Beaucoup de livres ont été écrits sur le sort de ces “nouveaux-chrétiens” que le Saint-Office aussi bien que toutes les classes sociales forçaient à demeurer “nouveaux” pendant des générations et des siècles.

L’ouvrage Troubled Souls, une collection d’articles réunie par les érudits Charles Meyers et Norman Simms, a pour objet d’éclairer le sort et surtout la psychologie de ces malheureux qu’ils appellent, selon une expression bien trouvée, fuzzy Jews (ou “juifs flous”) inspirée de la discipline moderne appelée logique floue qu’on utilise en analyse des systèmes. Il se fonde sur le récit et la discussion de cas particuliers. Cette approche est bien adaptée à l’étude de gens maintenus si loin à l’écart des structures psychosociales de leur époque qu’ils se caractérisaient par une adaptabilité générale aux circonstances et surtout une incapacité à savoir ce qu’ils voulaient croire, ce qu’ils pouvaient pratiquer dans un environnement hostile et presque toujours menaçant, et à développer leur judaïsme de façon à en recevoir quelque réconfort. Il faut bien comprendre en effet que le marranisme a été vécu à un moment de l’histoire européenne où les populations étaient toutes enserrées dans des cadres rigides, tels les religions, en dehors desquels il ne pouvait y avoir de vie normale et même de vie tout court.

Le livre s’ouvre par trois essais dont le sujet est général. Le premier, par Carlos Banos, décrit l’évolution dans le relativement indépendant royaume de Galice, c’est-à-dire le passage de la tolérance du XIIIe siècle à une sorte de fraternité au 
XIVe entre les différentes religions, enfin à l’avènement de l’anti-judaïsme à la fin du XVe siècle, sous l’influence de la Castille voisine. Le deuxième, par Yona Dureau, montre l’influence de quelques convertis sur l’évolution de la pensée européenne du XVIIe siècle, en insistant sur l’œuvre de Jean Bodin, imprégnée de pensée judaïque quoique la conversion de l’auteur n’ait pas été prouvée. Le troisième est consacré par Nissa Acher à la naissance et aux succès financiers de la communauté d’Amsterdam.

Suivent alors les chapitres qui donnent au livre son intérêt et qui sont dévolus à des destins individuels. Henry Méchoulan étudie le cas d’Abraham Pereyra, un Portugais devenu riche banquier de la Cour de Madrid, avant de s’enfuir pour Amsterdam en 1647 avec son immense fortune, et de s’y re-judaïser assez pour adopter après 1656 une stricte orthodoxie qui le transforma peu à peu en un fanatique censeur de ses coreligionnaires, en fait inspiré, et c’est un paradoxe fréquent chez les marrranes, par un ascétisme davantage chrétien que juif.

Un second cas est exposé par Francisco Moreno Carvalho, celui de Manuel Bocaro Frances, alias Jacob Rosales, médecin, donc astrologue, né à Lisbonne vers 1593, qui s’établit successivement à Rome, Hambourg, Livourne et Florence. Il s’attacha dans ses livres et sa correspondance à répandre le mythe du sébastianisme qui prédisait le retour du roi de Portugal Sébastien, tué en 1578 à la bataille d’Alcazar-Kébir. L’auteur montre le rapport de ce messianisme baroque aux racines juives et crypto- juives de l’étonnant Rosales, mêlées à son catholicisme dévot.

Un troisième cas est celui du docteur Hector Nunes, exposé de Charles Meyers nourri par vingt ans de recherches. Nunès, né à Evora vers 1520, s’installa en Angleterre vers 1547. A la fois médecin et négociant, occupé souvent d’affaires du Roi catholique, il était, jusqu’à sa mort en 1591, l’informateur des ministres Lord Burghley et Sir Francis Walsingham, le chef espion de la reine Elizabeth. En dépit des grands services qu’il rendit à la Couronne, ses origines suspectes le firent rejeter par la classe dirigeante. Ni juif, ni catholique, ni protestant, bien qu’il se posât en protestant déclaré, il fut assez méprisé par ses protecteurs pour qu’ils n’apportent aucun secours à sa veuve tombée dans le besoin.
Denise Helena Monteira de Barros Carollo publie treize lettres inédites datées de 1646, adressées à Jorge Dias Brandao, négociant de Lisbonne répandu dans les sphères élevées du pouvoir. Elles impliquent des personnages importants à la Cour, tels que Duarte da Silva et Manuel Fernandes Villareal. Ces documents, relatifs à la défense des nouveaux-chrétiens soupçonnés par le Saint-Office, ont l’intérêt de ne pas provenir des procédures de l’Inquisition, mais du monde même des suspects et donc de révéler l’état d’esprit des personnages de haut niveau social menacés.

Deux essais dus à Elizabeth Mendes da Costa et à Sophie Jama analysent le crypto-judaïsme présumé de Montaigne ; l’un repose sur les œuvres et l’autre sur certaines dates clés de la vie de l’auteur des Essais. Le sujet reste cependant obscurci par l’habileté du célèbre écrivain à cacher les indices qui pourraient emporter la conviction.1

Le livre se clôt par le retour à deux contributions générales, la première par Ytchak Kerem sur le destin des Deunme, descendants de trois cents familles juives de Salonique converties à l’islam après avoir suivi aveuglément Sabbatai Zevi. Divisés en plusieurs sectes hostiles les unes aux autres, doublement marranes, ils offrent l’exemple extrême de la confusion mentale qui fait l’objet de Troubled Souls.

Finalement, l’article de synthèse de Norman Simms sur l’existence mystérieuse de quelques juifs en Angleterre après l’expulsion de 1290, pose la question de la nature du juif privé du carcan institutionnel fourni par l’autorité rabbinique. L’exemple de pseudo-juifs, ou de “juifs flous” immergés solitairement en Angleterre, donne une perspective différente du contexte ibérique habituel. On est amené à l’idée que le rejet par les Européens des chaînes imposées par les églises et les Empires a été vécu d’abord par les juifs flous dont l’expérience d’esprits déboussolés apparaît comme un paradigme dans la transformation des mentalités qui a marqué l’histoire moderne. 

L’ensemble très varié de ces monographies montre assez bien que l’étude des destins dans leur extrême diversité apporte un éclairage original au processus qui a conduit l’Europe sur le chemin de la liberté, au prix d’extrêmes souffrances mentales subies par les modestes héros d’une aventure qu’ils ne comprenaient pas.

Jacques Blamont
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