Etude : Simone de Beauvoir et Les Bourla



       Le lecteur qui voudra bien se souvenir des articles respectivement intitulés “Itinéraires exemplaires” et “Choah, protection espagnole” dans les numéros 27 et 28 de la Lettre Sépharade aura noté la présence dans chacune de ces études du nom de Léon Bourla y Yeni.

Dans le numéro 27, page 15, Matilde Morcillo-Rosillo nous offrait le texte de la fameuse lettre au général Franco envoyée par la communauté judéo-espagnole de Paris le 27 février 1943 et signée de quatre notabilités de la communauté dont Léon Bourla y Yeni. (notez : “y Yeni” selon la tradition espagnole attachant au nom du fils les noms des deux parents).

Dans le numéro 28, page 10, l’auteur du présent article rappelait qu’un Bourla était effectivement le chef de file du Comité de crise (informel, mais de fait) constitué pour représenter la communauté judéo-espagnole auprès du Consulat d’Espagne qui désirait, apparemment, n’avoir affaire qu’à un seul interlocuteur et porte-parole.

Dans ce même numéro 28, était reproduite une face du couvercle d’une boîte d’argent offerte au consul Bernardo Rolland par les Espagnols parisiens appartenant à la Chambre Officielle de Commerce Espagnole, et où l’œil pouvait discerner des signatures de deux Bourla, l’une visiblement signée Léon Bourla, l’autre à l’initiale de prénom illisible.

Nous souhaitions alors que lesdites lignes tombent sous les yeux d’un Bourla, éventuellement parent plus ou moins proche, qui aurait pu nous éclairer sur le sort de Léon Bourla y Yeni. Aucune réaction à ce souhait, exprimé en décembre 98, n’a malheureusement été enregistrée à ce jour. Aussi avions-nous préparé, à cette fin, une lettre que nous nous proposions d’adresser aux quatorze Bourla relevés dans l’annuaire parisien du téléphone, mais ces lettres, après réflexion, dorment encore dans leur dossier… En revanche, l’adjoint de Léon Bourla, un Carasso dont nous n’avons pas le prénom, était encore vivant en 1955, année au cours de laquelle le signataire eut la surprise de le rencontrer, comme voisin, dans un restaurant parisien : il se serait prénommé Albert; il serait décédé.

Et voilà que les hasards d’une lecture de l’ouvrage de Simone de Beauvoir, “La Force de l’âge”, récit des années d’occupation vécues par l’écrivaine, nous font sursauter. Voici les passages, dont la lecture nous a fort ému, et accablé.

(Page 542) Au cours des événements de l’automne 1942 où Simone de Beauvoir évoque le phalanstère dans lequel elle vivait… “Je continuai à vivre en vase clos : cependant, la “famille” s’enrichissait d’un nouveau membre : Bourla, un jeune espagnol qui, au printemps de 1941, avait suivi, au lycée Pasteur,2 les cours de Sartre. Il venait le voir, de temps en temps, au Flore ou aux Deux Magots. Son père brassait de grosses affaires et pensait n’avoir rien à craindre des Allemands parce que le consul d’Espagne le protégeait.


18 ans, un visage que certains trouvaient laid, et d’autres, beau; sous des cheveux très noirs, bouclés et broussailleux, des yeux sombres, étincelant de vie, un air de douceur et de passion; il nous plaisait beaucoup.
Il était présent au monde, d’une manière tumultueuse, enfantine, maladroite, passionnée, infatigable. Il lisait avec ardeur Spinoza et Kant, et comptait préparer plus tard une agrégation de philo. Un jour, parlant avec lui de l’avenir, Sartre lui demanda:
- Et en cas de victoire allemande?
- La victoire allemande n’entre pas dans mes plans! répondit-il avec fermeté.

Il écrivait des poèmes, et nous pensions, en les lisant, qu’il avait des chances de devenir un vrai poète. Il essaya un jour de m’expliquer combien il lui était facile, combien il lui était difficile de jeter des mots sur une page blanche.
- Ce qu’il faut, me dit-il, c’est faire confiance au vide.

La formule me frappa. Il rencontra Lise et s’attacha à elle; ils décidèrent de vivre ensemble, et s’installèrent dans mon hôtel de la rue Dauphine”.

Simone de Beauvoir ne dit pas quel est le prénom du jeune Bourla. Pas plus qu’elle ne précise le nom de famille de Lise qui, après tout pourrait être encore en vie de nos jours, dans le mesure où elle aurait pu avoir 18 ou 20 ans à l’époque.

Voici la page 547 dont le récit se situe au cours de l’hiver 1942.

“La “famille” entière se retrouvait au Flore, mais éparpillée, selon tous nos principes, aux quatres coins de la salle. Par exemple, Sartre causait avec Wanda à une table, Lise à une autre avec Olga, moi, je m’asseyais à côté d’Olga. Cependant, nous étions les seuls, Sartre et moi, à nous incruster chaque soir sur ces banquettes. “Quand il mourront, il faudra leur creuser une fosse sous le plancher”, disait Bourla avec agacement”.

Octobre 43, Simone de Beauvoir s’installe à l’hôtel de la Louisiane, rue de Seine; Sartre occupe à l’autre bout du couloir une chambre exiguë; Lise et Bourla habitent, à l’étage au dessous, une grande pièce toute ronde.

Tournons les pages. Et voici la page 591, tout à fait fascinante, et qui rejoint les préoccupations du présent article, en gardant à l’esprit que chaque fois que Simone de Beauvoir écrit “Bourla”, c’est, nous le verrons, du jeune Bourla qu’il s’agit… “Brusquement, le ciel au-dessus de nos têtes se couvre de suie : Bourla fut arrêté. Lise, que les bombardements empêchaient de dormir, et qui ne mangeait jamais à sa faim, était partie à la Prouèze. Bourla continuait à loger dans leur chambre. Une fois pourtant, il passa la nuit chez son père. Les Allemands sonnèrent à 5 heures du matin, et les embarquèrent tous deux pour Drancy. Monsieur Bourla l’embrassa : “Je ne mourrai pas parce que je ne veux pas mourir”.

Et Simone de Beauvoir de se poser des questions, les questions que nous nous posons dans ces colonnes six décennies après le drame : “je fus bouleversée; bien des morts m’avaient déjà révoltée.


      Mais celle-ci m’atteignit intimement.
Bourla avait vécu tout près de moi; je l’avais adopté dans mon cœur, et il n’avait que 19 ans. Pourquoi avait-il dormi chez son père cette nuit-là? Pourquoi le père se sentait-il en sécurité, pourquoi l’avions-nous cru?”

Il y a, dans le texte de Simone de Beauvoir, des détails significatifs : “homme d’affaires”, “protection du consulat d’Espagne”, “jeune homme de 19 ans”. Au surplus, le Bourla évoqué a été arrêté en mars 44, période où le consul d’Espagne avait perdu (depuis le 23 novembre 43) son pouvoir protecteur sur ses ressortissants juifs. Peut-être ce Bourla croyait-il excessivement que sa représentativité le mettrait hors danger ou le plaçait près de l’attention du consul (illusion fréquemment rencontrée à l’époque) ou bien attendait-il son inscription dans le convoi de rapatriement à venir et n’avait pas su, en attendant, entrer dans la clandestinité (faux papiers d’identité, changement de domicile). Nous avions évoqué, dans le numéro 28, la période risquée qui s’ouvrait, même pour les candidats au rapatriement en préparation, à partir du 23 novembre 1943.

Intrigué, nous avons alors ouvert le Mémorial de la Déportation, de Serge Klarsfeld, pour “passer au scanner” la composition des convois postérieurs à la date de l’arrestation indiquée par Simone de Beauvoir.

De convoi en convoi, nous sommes arrivé au convoi 71, parti de Drancy le 13 avril 1944, avec 624 hommes, 854 femmes et 22 indéterminés, convoi qui, entre parenthèses, déportait également Simone Jacob, la future Simone Weil, et dont seuls 70 femmes et 35 hommes reviendront. Et, hélas, notre appréhension était confirmée…

On trouve en effet, trois Bourla dans ce convoi : Bourla-Benjamin Juan, né à Paris, 20 ans; Bourla-Benjamin Mathilde, née à Paris, 21 ans; et un Alfred Bourla-Yeni, né à Salonique, 62 ans. Certes, ce Bourla est prénommé Alfred. Mais on sait les très nombreuses erreurs d’identité que Serge Klarsfeld a relevées en recomposant les listes de déportés. Ce qui est troublant, c’est le nom composé Bourla-Yeni, qui devrait être une spécificité propre à Léon Bourla (nom de famille composé, selon la tradition espagnole, du nom du père suivi du nom de la mère, ici un nom spécifiquement turc). Il est probable que ce que Simone de Beauvoir appelle “une aryenne blonde” était la femme turque de Bourla père.

Qui peut éclairer le sort de Léon Bourla qui, s’il avait survécu, aurait eu beaucoup de choses à raconter? Dans la mesure où il avait été l’interlocuteur privilégié de deux consuls d’Espagne à Paris, ses interventions et sollicitations devraient être consignées dans les documents et rapports du Consulat d’Espagne classés à Alcala de Hénarès. Matilde Morcillo-Rosillo ne pourrait-elle nous renseigner?

F.E.

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