Erase una vez Sefarad

Los Sefaradíes del Mediterráneo, su Historia, su Cultura - 1880-1950 1

Hélène Gutkowski


C’est d’Argentine que nous vient ce superbe grand livre de format carré, imprimé avec un soin extrême sur papier glacé, disposant d’une très belle iconographie originale et présenté selon des normes scientifiques.2

L’exercice de socio-ethnologie n’est pas nouveau : il s’agit, à partir d’expériences personnelles, individuelles, de mettre en valeur le général, la culture, la civilisation que l’on veut décrire.

Ça n’est pas aussi simple qu’il y paraît : nous avons commenté, dans de récentes éditions, des monographies qui n’accédaient jamais au général et, inversement, des compilations qui manquaient de texture humaine, de la dimension et de la chaleur du vivant.3

Hélène Gutkowski exprime avec une grande honnêteté son ignorance, il y a seulement dix ans, de la culture sépharade. Mais sa découverte, en Argentine et ailleurs, d’“informants” de bonne mémoire lui a permis, après plus de huit ans de travail de nous offrir ce livre remarquablement documenté, encadrant subtilement ses “récoltes” de textes et informations puisées chez les grands auteurs dans le domaine. Elle affirme s’être complètement investie dans ce travail auprès de soixante-trois informants - qui n’étaient que quatre au début - dont les identités et les itinéraires sont brièvement rapportés au début du livre, n’y pouvant résister. On la croit volontiers…mais la réussite est du grand art !

Chaque chapitre de son livre examine une communauté à travers un ou plusieurs informants qui en sont originaires ou y vécurent. Elle s’est efforcée de ne faire appel qu’à des immigrés de la première génération - très occasionnellement de la seconde - qui parlaient volontiers de leurs parents, voire de leur grands-parents, d’où les dates retenues : 1880/1950.


Hélène, en sociologue avertie, s’interroge sur la fiabilité de sa méthode, affirmant qu’elle fut fructueuse mais un enorme rompecabezas, confesse-t-elle. Elle conclut sa toute modeste introduction par ce souhait : El Dyo ke dé vidas para ver maraviyas.

Puis elle définit sa terminologie et propose une judicieuse transcription du judéo-espagnol selon la méthode de Vidas Largas adaptée à ses lecteurs hispanophones d’Argentine. Elle adopte deux graphismes différents, l’un pour son propre texte et l’autre pour celui de ses informants. On sait à tout instant qui s’exprime. Son rôle, très subtil, très doux, jamais normatif - et c’est là que sa formation de sociologue s’avère déterminante - est de ramener ses informants sur le sujet qui l’intéresse, à l’intérieur d’une chronologie.

Autre aspect du livre : il peut aussi être considéré comme une étude des variantes locales de vocabulaire. À Rhodes ou au Maroc, les mêmes mots de judéo-espagnol peuvent exprimer un sens différent. Hélène explique chaque nouveau mot de vocabulaire au bas de page, trouvant cette méthode plus fructueuse que le recours à un glossaire terminal, choix de nombreux autres auteurs. La lecture et la compréhension en sont ainsi bien simplifiées, aux dépens de quelques redites inévitables mais qui apportent des nuances.

Au fil de cette reconstruction d’entrevues se succèdent poèmes, textes de chansons, coutumes et pratiques civiles et religieuses, arrangement des mariages, mesa franka (mais comment trouver un mari pour sa fille à Rhodes avant la guerre, alors que tous les jeunes hommes de qualité sont partis en Afrique ou ailleurs chercher du travail ?).

Quoique ce ne soit pas son propos - c’est la vie sous toutes ses formes qu’elle veut décrire, et pas la mort - l’auteur offre la parole à David Galante qui, après cinquante ans de silence, a besoin de lui confier le récit de la déportation des juifs de Rhodes, une véritable catharsis pour lui.


Et défilent les communautés : la Yougoslavie, la Bulgarie, Salonique après Rhodes, Chios en mer égée, puis “Juifs italiens ou Italiens juifs ?” tant l’absence de discrimination dans ce pays a favorisé l’intégration, voire l’assimilation, et bien d’autres.

On est sans cesse frappé par la réussite des transitions entre le particulier et le général, ce qui constitue l’un des grands mérites de ce livre. Un autre est que l’auteur laisse son interlocuteur (trice) s’exprimer et n’intervient pas à chaque instant pour se mettre en avant, comme malheureusement on l’entend et le voit quotidiennement… C’est ainsi qu’elle obtient des descriptions consistantes, plaisantes, prenantes, voire poignantes, de la vie quotidienne, pleines du charme et de la nostalgie d’un monde révolu.

On suit avec intérêt la rencontre avec les tout premiers informants, à New-York en juillet 1991, Henri et Allegra (née Carasso) Algava.

Bien qu’ayant à deux reprises au moins expliqué la signification première de “sépharade” dans son acception stricte (“culture hispanophone ou qui s’y rattache”) Hélène, parce qu’elle a trouvé des informants fiables et intéressants, étend sa recherche, pour notre grand plaisir, aux juifs de Syrie, Liban, Palestine/Israël, et même Samarcande et les Philippines (communauté encore sépharade nous apprend-elle, au milieu du XIXème siècle), pour boucler son périple par l’Egypte et le Maroc, se rapprochant ainsi de l’Espagne d’origine. Sentiment et symbole…

Tout cela est merveilleuse pédagogie : quoi de plus satisfaisant que d’apprendre, dans un livre qui dégage autant de charme ?

À quand une traduction française pour nos lecteurs non-hispanophones ?

Jean Carasso

Hélène Gutkowski, diplômée de sociologie et animatrice à Buenos-Aires d’ateliers de mémoire, essentiellement de culture achkénaze tout comme elle-même, rencontra un jour sur son chemin une Sépharade qui lui confia avoir aussi beaucoup à raconter. Et de tant d’années d’études et d’entretiens qui s’ensuivirent, est né ce livre superbe.
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