Les Juifs en Roumanie (1919-1938) - Carol Iancu

Lui même originaire de Bucarest, Harry Carasso nous commente deux livres sur les Juifs de Roumanie, dont le premier vient de paraître.
L’étude du second lui offre l’occasion d’évoquer discrètement un souvenir personnel.

1996 Paris-Louvain. Revue des Études juives. 430 pages.
Nombreuses illustrations, considérable bibliographie, cartes, index des noms.

Sortant enfin de son midi préféré et cinq ans après “L’émancipation des Juifs de Roumanie”, Carol Iancu reprend la saga de ses ancêtres avec un volume dense et élégant, sur papier vélin imprimé en Belgique.

Sur 432 pages assorties de nombreux tableaux statistiques et de photos, il nous raconte comment les Juifs de Roumanie, après avoir obtenu leur émancipation par le Traité de Versailles, se sont vus petit à petit acculés à la marginalisation pour des raisons qu’il met en valeur.

L’accroissement substantiel du territoire et de la population de la Roumanie en 1919 ne pouvait pas ignorer l’incorporation de presque 4 millions d’allogènes, dont 300 000 Juifs qui ne pouvaient pas voir leurs droits alignés sur ceux des minorités d’avant 1919.

D’autre part, la croissance du sentiment national roumain s’accommodait mal des exigences des Grandes Puissances qui entendaient ne pas fermer les yeux sur le mauvais traitement des minorités en Roumanie, comme elles l’avaient fait en 1859 et en 1878, à Paris et à Berlin.

Émancipés en 1867, les Juifs austro-hongrois de Transylvanie et de Bukovine n’entendaient pas devenir des apatrides, mais les tergiversations des gouvernements roumains, jusqu’à la promulgation de la nouvelle Constitution de 1923, allaient encourager le courant sioniste éveillé par les migrations “pédestres” de la fin du XIXème siècle. C’est ainsi que le désir sincère de s’intégrer des Juifs roumains allait de déception en déception, contribuant à la division de la population juive en deux grands courants organisés politiquement : le courant assimilationniste, représenté par l’Union des Juifs Indigènes (U.E.P. puis U.E.R.) et le courant sioniste, représenté par les organisations depuis le Betar jusqu’au Hashomer Hatzaïr.

Cette division allait être pleinement exploitée par les nationalistes roumains, qui s’évertueront, le long de l’entre-deux guerres, à rogner les droits des Juifs roumains; tous les courants dits “démocratiques” (libéraux, national-paysans) allaient surenchérir sur les organisations de type fasciste (Nationaux-Chrétiens, Garde de Fer) afin de priver les Juifs de leurs droits à travers les numerus (clausus, valachicus, romanicus) et les exactions.

Il faut souligner que les Juifs ne manquèrent pas de commettre des erreurs, notamment en s’opposant en 1922 à l’utilisation de cadavres israélites dans les facultés de médecine, ce qui allait provoquer le déchaînement des exactions avant même le vote de la Constitution. Et les événements des deux décennies devaient aller en s’aggravant, jusqu’aux retraits de nationalité du gouvernement Goga en 1937, suivis des mesures de “purification ethnique” prises sous la dictature carliste, gages nécessaires après l’élimination sanglante du mouvement légionnaire et de ses chefs.

Et ce ne fut qu’un prélude à la “liquidation” de ce qu’avait été, entre les deux guerres, la troisième communauté juive d’Europe, par le massacre et la dispersion.

Carol Iancu ne manquera pas de nous la décrire dans ses prochains volumes, pour lesquels il dispose maintenant, après la chute du régime communiste, d’innombrables documents d’archives1.


Seul motif de regret après cette lecture : le peu de renseignements qu’il donne sur la Communauté sépharade de Roumanie qui ne comptait, il est vrai, qu’une douzaine de milliers d’âmes, dont 4 000 vivaient à Bucarest aux côtés des 76 000 Achkénazes. Ils étaient groupés en 14 Communautés de plus de 50 personnes, dont une seule située dans les territoires annexés en 1919 (Timisoara). Les autres, outre Bucarest et Ploiesti, se situaient presque toutes le long du Danube, vestiges des premières installations dans les rayas turques où le commerce leur était largement ouvert.

Certaines personnalités de cette communauté sépharade émergeaient, comme les avocats Mizrahi et Benveniste (dirigeant sioniste), les éditeurs Alcalay et Samitca, les compositeurs Franchetti et Algazi, la pianiste Clara Haskill et le cantor Alberto della Pergola.

D’après Nicolae Cajal, Président de l’Union des Communautés Juives de Roumanie, il ne subsisterait que quelques centaines de Sépharades parmi les 10 000 Juifs vivant encore dans le pays, et se déclarant comme tels (il est encore beaucoup de “cryptos” qui se recrutent parmi ceux qui avaient “roumanisé” leur nom afin de plaire au nouveau régime, et dont l’exemple typique est Petre Roman, alias Neulander, ex premier ministre de Ion Iliescu et actuel président du Sénat, né il est vrai d’une mère espagnole - détail primordial mais que les néo-fascistes actuels feignent d’ignorer). Selon Iancu, 150 Sépharades seulement étaient capables de parler le judéo-espagnol en 1971.

Rappelons que la population juive de la Grande Roumanie en 1919 atteignait 900 000 âmes…


Harry Carasso

Comments