Libres réflexions sur deux livres que rien ne semble rapprocher

Deux livres viennent de paraître, que nous avons précédemment analysés. Ceci demande un minimum d’explications... :


Le premier, celui de Jacques Stroumsa

Tu choisiras la vie1

nous était parvenu il y a des années sous forme de tapuscrit, analysé dans la LS 11 de 1994 . Depuis, il est paru en allemand, en hébreu, en grec, en espagnol, en anglais, et sera bientôt publié dans d’autres langues encore. C’est dire l’intérêt du témoignage !


Nous avions lu le second, celui de Vittorio Alhadeff dans sa version espagnole parue en Argentine sous le titre “La cita en Buenos-Aires”, analysé dans la LS 21 de 1997 et maintenant publié sous le titre :

LE CHÊNE DE RHODES2

Et voilà qu’à quelques semaines de distance, les deux paraissent en français.

Rien ne les rapproche... et pourtant !

Le premier est le témoignage lucide, serein, distancié de celui que l’on appelle “Le violoniste d’Auschwitz”, déporté depuis Salonique en 1943 et qui a dû sa survie à nombre d’impondérables bien sûr, et à quelques solides atouts : la pratique du violon, une bonne connaissance de la langue allemande et un diplôme d’ingénieur éclairagiste. Mais surtout à un superbe sang-froid, à un sens de l’opportunité, à une extrême rapidité de réaction. Et aussi, cela doit être dit, à l’ingénieur principal Bosch, son chef civil à Auschwitz.

Le second décrit la saga d’une grande famille juive originaire de Rhodes, sur une période de deux siècles, se déployant dans le temps et l’espace depuis un univers quasi médiéval insulaire dans l’Empire ottoman, jusqu’aux civilisations occidentales avancées.

Le premier livre concentre l’intensité dramatique et la réflexion sur la Choah, le second contient le charme nostalgique de descriptions d’un monde clos à jamais.

Mais au delà de ces apparences, les points communs sont nombreux : ces deux hommes constituent des exemples d’humanité peu ordinaires par leur capacité à réagir à l’événement, à s’adapter à une situation donnée en effectuant le choix qui s’avérera bon. Car hélas, seul l’avenir indique si la décision qu’on a prise naguère s’avère positive ou négative. Et ici, tous les deux, dans de nombreuses circonstances, ont effectué un bon choix, en apparence risqué !

Lorsque Stroumsa à Auschwitz, (page 60) occupé dans le froid à pousser des wagonnets, se détache de ses frères de misère et s’avance vers un responsable apparemment important qui passe là entouré d’une garde de SS surarmés, il est très improbable que, s’étant détaché du lot commun, il puisse parler à ce chef sans être immédiatement abattu. C’est pourtant le tournant. À partir de là, il survivra et aidera des “frères et sœurs saloniciens” à survivre.

Lorsqu’en 1937 le philosophe septuagénaire antifasciste Benedetto Croce, qu’Alhadeff ne connaît pas personnellement, se fait introduire dans son bureau d’avocat du centre de Milan (pages 224 et 225), lui demande un asile discret pour la nuit et lui déclare : “Fuyez l’Europe, Hitler est démoniaque”, Alhadeff et ses très proches font le bon choix, ils partent. Tous ceux qui n’ont pas intégré le message, tous les autres de la tribu Alhadeff (voir la liste en fin du livre), comme ses beaux-parents aussitôt avisés en Pologne, ont été assassinés.

Ces deux êtres là sont exemplaires. Là est leur point commun, dans le cadre de trajectoires complètement différentes.

Todos dos, ke me bivech muntchos anyos !

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