Au Portugal : Ben Rosh Biografia do capitão Barros Basto, o apóstolo dos marranos... - Elvira de Azevedo Mea & Inacio Steinhardt


En portugais 1997 “Ben Rosh, biographie du Capitaine Barros Basto”. Lisboa Ediçoes Afrontamento, Colecçao Textos-31 299 pages.
Ben Rosh : dans la LS 24 de décembre dernier, Judith Cohen nous entretenait déjà du Capitaine Barros Basto et de la revue “Ha Lapid”, nous annonçant la publication de cet ouvrage que Charles Leselbaum vient de lire pour nous.

Sous l’égide de la Bibliothèque Nationale du Portugal et de l’Institut Camoens, Elvira de Azevedo Mea et Inacio Steinhardt viennent de publier cette biographie passionnante.

Si depuis quelques années la presse, l’édition et la télévision ont beaucoup parlé des juifs portugais et des marranos (nous préférons le terme de crypto-juifs) de Belmonte en particulier, les publications sur l’histoire du judaïsme portugais contemporain restent discrètes et rares. L’aventure du Capitaine Barros Basto est un des épisodes à la fois les plus brillants et les plus tristes de cette histoire. Il faut donc saluer la parution de ce livre important et souhaiter qu’une traduction française voie le jour au plus vite.

Dans leur introduction, les auteurs rappellent que déjà Cecil Roth avait parlé du Capitaine dans “L’Univers Israélite” en 1930… en des termes élogieux :

“L’homme que j’avais ainsi rencontré pour la première fois est sans aucun doute une des personnalités les plus remarquables de notre temps.”

Mais qui est donc ce capitaine ?

Barros Basto est né en 1887 à Amarante au Portugal; il fait des études primaires et secondaires dans une école catholique puis il entre à l’Académie Militaire et, jeune officier, il participe à la Guerre Mondiale avec courage et même héroïsme dans les tranchées des Flandres et prend part avec les alliés à la reconquête de la Belgique. Il sera d’ailleurs décoré. A son retour il est nommé commandant de la prison de Porto et il collabore alors à de nombreuses revues historiques et littéraires. Il s’efforce d’implanter le scoutisme dans son pays et, dans un autre domaine, devient un ardent militant de la jeune République Portugaise installée en 1910.

Il semble qu’il ait découvert le crypto-judaïsme de ses parents d’une manière plus ou moins réelle grâce à son grand-père qui se confie à lui au moment de mourir. Elevé dans la foi catholique par une mère séparée de son époux à cause de ses nombreuses aventures extra-maritales, il est cependant très intéressé par le protestantisme et d’une manière générale par la Bible. À 18 ans il apprend par le journal l’existence d’une synagogue à Lisbonne et il décide aussitôt de la visiter.

Alors qu’il est encore cadet de l’École Militaire, il assiste en 1910 pour la première fois à un office d’arbit à la synagogue et se fait même passer pour musulman, croyant trouver ainsi un meilleur accueil. C’est avec scepticisme que l’on reçoit cet élève officier qui affirme vouloir se convertir, mais le rabbin Levi Bensimhon l’invite cependant à assister à un shabbat. Il fait aussi connaissance du jeune professeur Moses Bensabat Amzalak (1892-1978) brillant économiste qui deviendra recteur de l’Université de Lisbonne et conservera toujours des liens étroits d’amitié avec le Président de l’État, Antonio Salazar, son condisciple de Coïmbra. C’est lui qui dirigera la Communauté juive de Lisbonne, de 1922 à sa mort.

Bien entendu la demande de conversion du jeune militaire est rejetée à deux reprises malgré l’obstination et la sincérité de l’impétrant. Il fait alors connaissance d’une jeune fille juive de Lisbonne, Léa Montero Azancot pour laquelle il éprouve une vraie passion. Les auteurs nous racontent les innombrables péripéties de leur mariage juif qui a finalement lieu le 9 mars 1921, Amzalak étant témoin. Ils s’installent à Porto. Lui-même a été prié, lors de sa conversion au judaïsme, d’adopter le nom de Ben Rosh.1 Depuis cinq siècles il n’y a plus ni Communauté ni synagogue à Porto, mais quelques familles achkénazes s’y installent de façon provisoire en 1924 avant de partir pour l’Amérique. Barros, obstiné, crée cette Communauté de toutes pièces. Mais il avait déjà en 1915 rencontré Samuel Schwarz (1880-1953) le “découvreur” de crypto-juifs à Belmonte.2 Et, avec l’approbation du Grand Rabbin de Palestine, et quelques fonds recueillis à Paris et à Londres, Barros aide de toutes ses forces à ce que parents et enfants crypto-juifs soient éduqués dans le judaïsme et puissent vivre comme juifs à Porto.

Dans l’enthousiasme en 1927 il sort le premier numéro d’Ha Lapid et suscite un grand intérêt dans les milieux juifs et non juifs du Portugal, du Brésil et d’Angleterre. Le professeur Cecil Roth offre une méguilah d’Esther. Un jeune médecin de 25 ans se fait circoncire et devient le premier mohel3 de Porto. Le Capitaine parcourt la campagne, à pied, à cheval, en train ou en voiture et il décompte ses “nouveaux juifs” : 800 à Bragança, 500 à Vilarinho, d’autres à Covilha, Guarda etc.

En 1929 avec l’argent qu’il reçoit d’un peu partout il peut établir à Porto une synagogue et une école juive de type yeshiva avec un petit internat pour les élèves dont les familles sont trop éloignées de la ville, tout cela sous contrôle constant de son épouse et de lui-même.

En 1933 et dans une atmosphère politique plus difficile pour lui (on cherche à l’éloigner en le nommant à Evora car il n’est pas que louangeur d’ un Salazar qui ne cesse d’accroître son pouvoir sur le pays), il reçoit une forte donation des enfants du millionnaire sir Elly Kadoorie, installés à Shangaï, qui veulent honorer la mémoire de leur père sépharade et de leur mère d’origine portugaise en offrant la construction d’une synagogue.

Surgit alors l’infamante accusation anonyme de pratiques homosexuelles sur ses jeunes élèves, que la police va tenter d’étayer. Apparaissent aussi à ce moment quelques divergences entre dirigeants dans la Communauté de Porto quant aux capacités gestionnaires de Barros, qui démissionne. Après une longue enquête, le Tribunal Militaire Suprême l’innocente des accusation infamantes, mais il est finalement renvoyé de l’armée en 1937. Cela n’empêche pas en 1938 l’inauguration discrète de la nouvelle synagogue de Porto en présence des représentants de maintes autres Communautés, du consul de Grande-Bretagne, du pasteur de l’Eglise Anglicane.

Dans le climat guerrier qui sévit en Europe, cette condamnation est d’ordre politique : Barros, juif prosélyte, révolutionnaire aux idées démocratique n’est pas dans la ligne de l’Estado Novo. Sa vie devient très dure, sa correspondance est ouverte, il fait l’objet d’une surveillance constante.

S’y ajoute la pression de l’Eglise contre les nouvelles synagogues de Bragança et Covilha, dont la fréquentation diminue. Tous ses efforts juridiques de réhabilitation, malgré son innocence reconnue par le Tribunal Militaire, échouent.

Sa situation financière difficile l’incite à monter une petite affaire de représentation de textiles, qui périclite. Le Comité Sépharade de Londres veut l’aider mais il refuse. Durant la guerre il continue d’aider les Juifs fugitifs qui passent par Porto, mais tous les visiteurs gardent de lui le souvenir d’un vieil homme miné par ces attaques et la mort de son fils. Il meurt lui-même en 1961. Il est enterré dans le cimetière de sa ville natale d’Amarante, près de ses parents, où ses amis disent le kaddich sur sa tombe.

En 1975, Léa Azancot, sa veuve, présente une demande de réhabilitation et réintégration pour son mari, mais elle meurt elle-même avant d’obtenir satisfaction. Sa fille continue le processus administratif mais elle n’obtient qu’une réponse déconcertante : son père n’a pas été condamné pour des raisons politiques et, selon la loi, il est impossible d’y revenir.

Il faudra donc attendre pour que soit reconnue la bonne-foi de cet homme idéaliste, courageux et sensible qui a fait revivre pendant quelques années un judaïsme oublié. Il appartient maintenant à la jeune et nouvelle Communauté juive du Portugal de réhabiliter comme il se doit la mémoire de l’un de ses membres les plus éminents.

Le travail des deux universitaires est très complet car, au delà de la vie même du Capitaine Barros Basto, ils nous tracent très bien le panorama de la société portugaise, des Communautés juives et de leurs rapports avec Paris, Londres et New-York dans une Europe frappée par la guerre. Une annexe comprenant les pièces essentielles des procès et un glossaire des termes hébraïques utilisés ainsi qu’une bonne bibliographie complètent cet ouvrage qui se lit presque comme un roman…

Charles Leselbaum

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