Comment l’Espagne et le Portugal réagirent-ils face à la Choah

Dans ses deux articles précédents, Bernd Rother, a commenté brièvement l’attitude de l’Espagne (LS 23) puis du Portugal (LS 24) face au danger de mort dans lequel se trouvaient les Juifs d’Europe occupée par l’Allemagne il y a cinquante-cinq ans.
Cette étude s’achève par un hommage rendu à quelques-uns des hommes et femmes courageux, dignes, qui osèrent s’interposer.

* Traduction de l’anglais par la Rédaction.


Parmi les diplomates qui aidèrent les Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, deux noms brillent fort, qui furent d’ailleurs honorés comme “Justes parmi les Nations” par Yad Vashem.

L’un est Angel Sanz Briz, représentant l’Espagne à Budapest en 1944, l’autre le docteur José Santaella, attaché agricole à l’ambassade de Berlin, secondé par son épouse Carmen Waltraut, née en Allemagne.

Contrairement aux activités de Sanz Briz décrites plus loin, celles des Santaella prirent place dans leur sphère privée. Durant le printemps et l’été de 1944 ils protégèrent deux juives berlinoises (la mère et la fille) en les employant à leur domicile sous un faux nom alors qu’ils savaient leur véritable identité, la mère comme cuisinière et la fille comme nurse. Une autre femme juive ayant aussi travaillé chez eux avait établi le contact. 

Nommés en Suisse en septembre 1944, les Santaella ne purent emmener avec eux les trois femmes, mais ils leur firent adresser des colis de nourriture, les ayant préalablement placées chez des personnes sûres dans la région de Berlin, où elles  survécurent.
En 1988 le titre de “Justes parmi les Nations” fut attribué aux Santaella.

Angel Sanz Briz agit dans un moment crucial à Budapest. Après la déportation, au printemps 1944, de tous les juifs de Hongrie vivant hors la capitale, ceux de Budapest allaient suivre, mais le gouvernement de l’amiral Horthy hésitait, lorsqu’en octobre 1944 il fut renversé par une révolte1 fasciste. D’un côté cela pouvait signifier la déportation immédiate de tous les Juifs de la capitale. Mais de l’autre ce nouveau gouvernemlent sollicitait la reconnaissance internationale. Il agréa donc les protections offertes aux Juifs par nombre d’ambassades neutres dans les derniers mois de la guerre. Les premiers documents espagnols furent émis en juillet-août 1944. 

à cette époque Madrid avait accepté une pétition des Juifs de Tanger et Tétouan proposant d’accueillir 500 enfants juifs de Hongrie. En accord avec la Croix-Rouge Internationale, Sanz Briz choisit les enfants. à cause du débarquement des armées alliées et des désordres qui s’ensuivirent dans les transports, ces enfants ne purent jamais atteindre l’Espagne, mais furent dès lors protégés par leur visa espagnol et la Croix-Rouge. En septembre, la Communauté de Tanger demanda d’accueillir au Maroc espagnol encore 700 enfants. Et là aussi l’Espagne accorda les visas, sans illusion sur la possibilité de départ effectif. Mais il semble que les Hongrois ne voulurent pas reconnaître la validité protectrice de ces documents.

En octobre, Sanz Briz lui même commença à émettre des passeports espagnols, sur ordre de son gouvernement semble-t-il. Mais rien ne prouve ses dires dans les années 60, selon lesquels tout cela eut lieu sur ordre de Franco lui-même. Jusqu’à décembre 1944, Sanz Briz émit des documents protégeant 2295 Juifs. 
Il raconta aux autorités hongroises suspicieuses que ces derniers avaient de la famille en Espagne et que la protection des Sépharades était de tradition dans son pays. De fait 45 seulement d’entre ces Juifs étaient sépharades. Un jour Sanz Briz réussit même, par son intervention personnelle, à sauver 30 Juifs porteurs de papiers espagnols déjà en route dans le train de déportation mais n’ayant pas encore quitté le territoire hongrois.

En 1966, Yad Vashem décida d’honorer Angel Sanz Briz en l’élevant au rang de “Juste parmi les Nations” mais, pour des raisons que j’ignore, cela ne fut effectivement réalisé qu’après sa mort.

Quatre autres diplomates espagnols s’investirent beaucoup dans la protection et le sauvetage de Juifs : Bertrand Rolland jusqu’en 1943 consul général à Paris2, Sebastien Romero Radigales, en poste à Athènes en 1943/44, José Rojas, ministre d’Espagne à Bucarest en 1941/42 et José Palencia, ministre à Sofia en 1942/43.

Rolland, responsable des affaires espagnoles en France occupée, s’opposa vigoureusement en diverses occasions à la discrimination d’ Espagnols juifs, mais ses supérieurs le freinèrent toujours. Ce fut vrai par exemple lors de l’enregistrement forcé des Juifs dans les préfectures, Rolland s’opposant à l’application du “statut des Juifs” à ses nationaux, argüant qu’une telle discrimination n’existait pas en Espagne. Durant l’été 1941 il essaya d’organiser l’émigration vers l’Espagne de tous les Juifs espagnols de France. Lorsque Madrid refusa cette hypothèse, il proposa leur départ vers la partie espagnole du Maroc mais là, ce sont les Allemands qui refusèrent.
En Grèce, Sebastian Romero Radigales était responsable de Salonique, l’un des plus importants centres de Juifs sépharades. 511 Juifs de nationalité espagnole y vivaient. En 1943, il prit le risque personnel de contredire l’assertion allemande selon laquelle l’Espagne se déclarait indifférente au sort des Juifs. Cela fut décisif pour éviter leur immédiate déportation. Informé de la position officielle de son gouvernement - rapatriement après sévère contrôle de nationalité - il tenta d’alléger ce contrôle. De nouveau il insista pour un rapatriement rapide vers l’Espagne et essaya, sans être appuyé par son gouvernement, d’organiser des évacuations sur des bateaux suédois livrant du grain à la Grèce.

Lors des arrestations il s’efforça de connaître le nombre de trains de déportation et communiqua ces informations à l’ambassade d’Espagne à Berlin pour en appeler au ministère allemand des Affaires Etrangères. Pour les Juifs qui purent obtenir le rapatriement vers l’Espagne, il négocia la possibilité d’emporter l’équivalent de 500 francs suisses par famille. A cause de toutes ces activités, le 1er juillet 1943 il fut blâmé par son ministère de tutelle qui demanda aussi à l’ambassade de Berlin de briser ce “zèle excessif”.

En septembre 1943 - lors de la défection des Italiens - Athènes fut occupée par les troupes allemandes. à ce moment il restait 200 Juifs espagnols dans la capitale grecque. La plupart d’entre eux s’étaient enfuis de Salonique durant l’été 19433 aidés par des Italiens. 
Là encore Romero réclama une reconnaissance urgente de leur nationalité et un rapatriement rapide, mais là encore Madrid freina. Le 25 mars 1944, les Allemands arrêtèrent tous les Juifs qu’ils purent trouver, dont 155 espagnols. Le 2 avril ils furent envoyés à Bergen-Belsen - où ils restèrent jusqu’à la fin de la guerre - alors que les autres étaient envoyés à Auschwitz4.

En Roumanie en mars 1941, où José Rojas était en poste pour l’Espagne, sept familles de Juifs espagnols furent menacées d’expulsion mais Rojas parvint à convaincre le président Antonesco de révoquer l’ordre. En août 1942 les Juifs espagnols furent exemptés d’expropriation de leurs biens après la protestation de Rojas.

J. Palencia, ministre à Sofia, requiert une mention spéciale, car il adopta les enfants d’un Sépharade - mais non espagnol de nationalité - Léon Arié, qui venait d’être exécuté pour “pratique de l’usure”. Palencia fut déclaré persona non grata en août 1943. Son successeur Pujadas s’arrangea pour éviter aux Juifs espagnols l’expulsion de Sofia vers la province, décrétée pour le 1er octobre 1943, et qui frappa les Juifs bulgares.
Il est tout à fait remarquable d’observer que l’on connaît de trois de ces diplomates des assertions antisémites datant toutes de 1938 ! José Rojas traitait l’éventuelle émigration de Juifs en Espagne de danger - peligro -, Palencia décrivait les Juifs... “confuse multitude d’épaules courbées, de mains tremblantes, de nez crochus et d’yeux de travers”. Radigales différenciait les “authentiques espagnols” des “Juifs sépharades naturalisés espagnols”.
Ces opinions prouvent deux choses différentes : d’un côté même les diplomates impliqués dans la protection des Juifs n’étaient pas complètement exempts d’antisémitisme. D’un autre côté cela ne les empêcha pas de protéger des Juifs lorsqu’ils furent confrontés à l’antisémitisme redoutable des Allemands. Le génocide des Juifs par les nazis était pour ces conservateurs antisémites un crime tellement monstrueux qu’ils se refusèrent d’y participer.

Bernd Rother


Notes :
Encore plus fasciste que lui, pourrions-nous exprimer à juste titre.
NDLR
Voir la LS 22
Il faut rappeller ici que la déportation de quasi tous les Juifs de Salonique - plus de 46000 sur 62500 pour toute la Grèce -   s’effectua entre mars et août 1943. 
LR
Tout cela fut longuement décrit dans la LS 20 : “Le sauvetage des Juifs d’Athènes”.
LR
Comments