Muestra lingua : Papiamentu, le langage de Curaçao et ses Sépharades (en anglais ) - Charles Gomes-Casseres


Depuis plus de 200 ans, les Sépharades de Curaçao parlent le papiamentu, un langage créole bien particulier comportant des éléments d’espagnol, de portugais, de hollandais et de langages africains. De plus les Sépharades furent partie prenante dans la création de ce langage, maintenant parlé par tous les 220 000 habitants de Curaçao, Aruba et Bonaire.. L’histoire du papiamentu reflète celle de ces trois îles caraïbes et l’influence des Sépharades locaux.

Contrairement aux Sépharades de l’Est, ceux de l’Ouest : Amsterdam, Londres, Bayonne, Curaçao et New-York n’ont jamais parlé ou écrit aucune forme de judéo-espagnol, leur langue étant le portugais. Mais quoique les minutes de leurs congrégations aient été tenues en portugais, les Sépharades de Curaçao étaient parmi les premiers groupes dans l’île à utiliser le papiamentu comme langue vernaculaire. Le plus ancien document conservé en papiamentu, daté de 1775 est une lettre d’amour écrite par un juif portugais. Une phrase par exemple de cet ancien document exprime : My mamá bida sy bo mester algun coza manda pidy bo marido ky tantu ta stimabo.

L’emploi primitif de ce papiamentu par les juifs de Curaçao le légitima et lui assura son statut social. Car les Sépharades, les notables de l’administration hollandaise et les grands propriétaires terriens protestants constituaient l’élite insulaire. Par contraste, les langues créoles des autres îles caraïbes et de la Guyane étaient considérées comme inférieures aux langues européennes des nations colonisatrices. Dans tous ces derniers territoires, l’anglais, le français et le hollandais sont toujours les seuls langages socialement considérés. Pas à Curaçao, Aruba et Bonaire où tous les niveaux de la société emploient et promeuvent le papiamentu.

L’ Histoire

L’origine de cette dernière langue est chaudement débattue dans les cercles de linguistes. Il est clair toutefois que cette origine est intimement liée à l’histoire de ces îles, en particulier de Curaçao. Les trois îles conquises par les Espagnols en 1499 étaient habitées par des Indiens Arawak, branche des Caiquetios dont le territoire s’étendait sur ce qu’est aujourd’hui le Vénézuela, la région côtière de la Colombie et quelques unes des Caraïbes orientales.

Constatant que ces trois îles ne renfermaient pas de métaux précieux, les Espagnols les déclarèrent islas inútiles. Ils laissèrent une garnison minimale à Curaçao et ne firent rien d’autre pour coloniser ces territoires.

En 1634, les Hollandais les conquirent durant leur guerre d’indépendance contre l’Espagne. Ils y établirent une base navale et déportèrent la petite garnison espagnole et la majorité de la population indienne sur le continent espagnol proche, à 72 kilomètres de là (actuellement le Vénézuela). Les Hollandais permirent à deux cents familles indiennes de rester et nommèrent leur propre interprète, un juif portugais d’Amsterdam nommé Samuel Coheno, comme gouverneur, présumablement à cause de sa connaissance de l’espagnol. Il est en effet probable qu’après quatre générations de loi hispanique et de conversions à l’Eglise catholique du fait des missionnaires espagnols, la population indienne a dû commencer à utiliser l’espagnol ou quelque version batarde de cette langue.

Coheno est décrit dans les documents espagnols comme “un juif qui parle portugais et ne mange pas de porc”. Il est donc bien le premier juif déclaré a avoir pris pied à Curaçao. Quelques historiens présument que parmi la garnison espagnole il a bien dû se trouver aussi quelques Marranes mais, par crainte de l’Inquisition ils ne révélèrent jamais leur foi. Coheno ne resta que huit ans sur l’île et rien ne montre qu’il ait cherché à y faire venir d’autres Sépharades d’Amsterdam pour créer une communauté. Mais en 1651 la Compagnie Hollandaise des Indes dont l’île dépendait, constitua un groupe de 10 ou 12 familles de la fameuse communauté sépharade d’Amsterdam mené par Juan d’Illan, désirant s’installer dans l’île. 



Ils y fondèrent une congrégation appelée Mikve Israël, toujours en activité après 345 ans d’ininterrompu service. En 1659 un groupe plus important, d’environ 70 familles, toujours d’Amsterdam, vint étoffer les rangs de la communauté qui prospéra et finit par atteindre un maximum de 2000 âmes en 1790.

Les Sépharades étaient très actifs dans le commerce des produits manufacturés européens qu’ils revendaient dans les possessions anglaises et espagnoles voisines et ils exportaient vers Amsterdam des produits agricoles provenant des mêmes territoires, le sol et les conditions climatiques de Curaçao ne permettant pas de telles cultures. Dans les années 1790 les juifs représentaient plus de la moitié de la population blanche de l’île. Les habitants hollandais étaient quasi exclusivement les officiels de la Compagnie Hollandaise des Indes et les membres de la garnison, tous essentiellement de foi protestante.

Durant le XVIIème siècle ladite Compagnie des Indes s’était engagée dans le lucratif commerce du transport des esclaves depuis l’Afrique vers les dépôts de Curaçao à partir desquels ils étaient revendus aux enchères dans les colonies anglaises et espagnoles de la région et mis au travail dans les immenses plantations de canne à sucre. Peu d’entre eux restaient à Curaçao l’île n’étant pas propice à cette culture.

Durant les guerres napoléoniennes, Curaçao tomba pour un temps bref aux mains des Anglais - de 1801 à 1815 - qui établirent leur propre administration et leur code et fondèrent le premier journal de l’île : The Curaçao Gazette imprimé en anglais. Mais au traité de Paris de 1815 les îles revinrent aux Hollandais et constituent à présent une partie autonome de leur ex-empire.

La langue

Cette succession d’influences de diverses langues produisit une intéressante évolution linguistique. Durant les quatre générations de prédominance espagnole, cette langue aurait dû devenir la vernaculaire des habitants indiens ou à tout le moins fortement influencer leur propre langue ! Puis les Sépharades introduisirent une forte dose de portugais d’Amsterdam dans la langue du pays et les militaires hollandais ajoutèrent leur part de flamand !

Les esclaves africains venant comme ce fut le cas de diverses tribus et régions, probablement ne communiquaient déjà pas facilement entre eux, mais en adoptant la langue qu’ils trouvèrent sur place ils lui donnèrent d’évidence une tournure grammaticale africaine. Quelques mots d’anglais s’y ajoutèrent en début du XIXème siècle.

Il en résulta une langue qui acquit peu à peu sa structure, sa forme, sa grammaire, son vocabulaire, et qui prit le nom de papiamentu. Une étude de 1953 du plus fameux linguiste de Curaçao, Dr Antoine Maduro, recensa dans le vocabulaire papiamentu 33% environ d’espagnol, 33% de portugais, 28% de hollandais et 6% d’autres langues.

L’honnêteté oblige à exprimer que l’hypothèse de formation de la langue exposée plus haut, appelée “approche polygénétique” n’est pas acceptée par tous les linguistes. Un groupe d’entre eux, connu comme “l’école monogénétique” soutient que la langue s’est développée au large des côtes africaines, dans les îles du Cap Vert, comme une langue créole utilisée par les tribus africaines, les transporteurs maritimes portugais et les marchands d’esclaves, pour communiquer entre eux. Les esclaves auraient alors apporté cette langue à Curaçao et aux îles créoles avoisinantes. Il est pourtant significatif qu’on ne retrouve rien qui se rapproche de cette langue ailleurs que dans les trois îles citées ! Les “polygénétiques”  estiment que cette dernière hypothèse non seulement nie le processus historique exposé plus haut, mais postule qu’il n’existait à Curaçao aucune langue vernaculaire - une “île silencieuse”- alors qu’il fallait bien qu’Indiens, Sépharades et Hollandais communiquent entre eux  !

Cette controverse scientifique a suscité mains écrits et polémiques, mais le présent article traitant de la question sous l’angle historique et démographique n’a pas de prétention philologique ou proprement linguistique, ces domaines n’étant pas ceux du signataire.


       Quoiqu’il en soit de son origine, le papiamentu reconnaît sa dette envers les Sépharades lusitophones par le nombre considérable de vocables et dérivés portugais - compris quelques mots hébreux - dans son vocabulaire.
Par exemple bèshimantò (de l’hébreu ve siman tov) est une exclamation employée lors de quelque événement heureux, et aussi lors du bris accidentel d’une coupe (réminescence de la cérémonie du mariage juif) alors que mal panim (de l’hébreu panim) se réfère à quelque étranger d’apparence désagréable. Et, comme il est dit plus haut, les Sépharades furent parmi les premiers utilisateurs de ce langage, aussi bien parlé qu’écrit, comme le montre le plus ancien document connu, la lettre d’amour de 1775.

Les 350 Sépharades seulement vivant actuellement sur le territoire emploient le papiamentu en famille, quoiqu’ils préfèrent s’écrire entre eux en anglais, espagnol ou hollandais, entre autres parce que le papiamentu n’a fixé que bien tardivement son orthographe officielle et n’était pas enseigné à l’école. Dans leurs prières à la synagogue Mikve Israël-Emmanuel (construite en 1732) ils utilisent l’hébreu et l’anglais, langues des seuls livres de prière disponibles. Mais ils prononcent toujours les prières pour la famille royale et les autorités locales dans la forme portugaise d’origine comme d’ailleurs pour les offrandes. Une fois l’an, à Kippour, la Haftarah Jonah est lue en papiamentu.

Un auteur sépharade connu à Curaçao, May Henriquez-Alvarez Correa a traduit en papiamentu du théâtre classique anglais et français et rédigé quelques courtes histoires folkloriques dans cette langue. Elle a aussi publié deux livres qui identifient nombre de mots et expressions dans le papiamentu quotidien comme étant clairement d’origine sépharade (essentiellement portugaise) : Ta asina ? O Ta asana ? en 1988, Lo ke a keda pa simia en 1991.

Quoique le Hollandais soit toujours la langue officielle de Curaçao, Aruba et Bonaire, c’est en papiamentu que sept quotidiens paraissent à Curaçao, qu’environ autant de stations de radio ainsi qu’une chaîne de télévision émettent, et que de nombreux livres, ouvrages de poésie, prose et textes scolaires sont édités. Comme comparaison on note que quatre quotidiens seulement sont publiés en Hollandais. C’est en papiamentu que débat le parlement et que sont publiés de nombreux textes. La langue est d’ailleurs en passe d’être reconnue comme officielle.

Les débats se poursuivent pour savoir s’il convient de l’introduire dans l’enseignement officiel élémentaire, jusqu’ici dispensé en hollandais. Les partisans déclarent qu’enseigner aux jeunes leur propre langue ne peut qu’être fructueux et développer leur aptitude aux autres langues ultérieurement. Les opposants rétorquent que cette langue ne possède pas un vocabulaire suffisamment standardisé, qu’elle est relativement pauvre en termes scientifiques et que les enseignants actuels n’ont pas eu eux-mêmes la formation nécessaire.

Voilà où en est le papiamentu qui fait aussi l’objet d’études dans des universités internationales : à Amsterdam, Madrid, aux USA, à Vienne et dans les Iles Canaries.

Charles Gomes-Casseres





L’auteur du présent article original rédigé pour la “Lettre Sépharade” (la traduction en français est de la Rédaction) est un banquier en retraite,  descendant direct à la treizième génération de Marranes portugais arrivés à Curaçao après un bref passage à Bayonne aux alentours de 1700.
Charles Gomes-Caceres a toujours éprouvé un grand intérêt pour l’histoire locale des Sépharades et leur environnement économique. Il a écrit de nombreux articles sur le sujet, y compris en “papiamentu”.
NDLR




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