Voix d’un monde perdu (en anglais) - David M. Bunis

Nos lecteurs auront remarqué que, dans le même état d’esprit que notre petite leçon de judéo-espagnol qui précède, dispensée par Isacco Hazan et Haïm Vidal Sephiha, David Bunis lui, nous offre un texte plus long bien entendu, donc plus fourni, mais plus difficile aussi. 
C’est pourquoi il l’éclaire de nombreuses traductions de mots ou expressions - comme nous pratiquons nous-mêmes.
Nous en offrons l’exemple des premières lignes, mais ne poursuivrons pas, d’abord pour inciter nos lecteurs à lire ce livre nostalgique et distrayant, et ensuite simplement parce que le texte de David Bunis qui précède le dialogue en constitue déjà une traduction résumée.

Durant la fin du précédent et les premières décades du présent siècle, les Juifs de Salonique virent leur monde changer sous leurs yeux. La physionomie de leur ville d’abord, par les ravages du feu puis la rénovation urbaine; l’administration gouvernementale passant des mains ottomanes aux mains grecques, et la population de la ville radicalement renouvelée puisque les Juifs,  jouissant primitivement d’une pluralité de civilisations dans leur ville,  se retrouvèrent très minoritaires face aux orthodoxes grecs.

Non moins significatives, les manifestations culturelles de la tradition juive de Salonique subirent d’importantes transformations, les idées neuves, les nouveaux styles et modèles venant maintenant de la moderne Europe occidentale. Pratiquement toutes ces manifestations de leurs traditions culturelles sépharades saloniciennes développées durant des siècles : leurs vêtements, expressions orales et musicales, coutumes religieuses et passe-temps favoris, même leur djudezmo, leur langue proprement juive écrite traditionnellement en lettres hébraïques, toutes succombaient graduellement devant les modèles occidentaux.

La jeune génération libérale reçut les innovations occidentales à bras ouverts d’après ce que nous confient les plus âgés parmi eux, produits eux-mêmes en bonne partie pourtant de cette civilisation occidentale.


Les représentants des générations nées dans la seconde partie du siècle précédent ne sont plus là pour nous éclairer. Et ce qui nous est bien frustrant, circonstance aggravante, peu d’entre eux nous ont laissé par écrit leurs réflexions sur le sujet. Cela ne veut pas dire que leurs réactions soient restées sans écho.

La situation poignante, parfois tragi-comique des anciens Sépharades saloniciens dans le monde des plus jeunes, a fourni la trame d’écrits satiriques parus dans la presse locale depuis la fin du siècle précédent jusqu’au début de la seconde guerre mondiale, sous la forme de savoureuses conversations en djudezmo populaire typique des anciennes générations, rapportées par les satiristes plus jeunes dans ce monde en évolution rapide. Il n’est probablement pas de meilleures sources que ces dialogues humoristiques pour mettre à jour les tensions caractérisant la société salonicienne moderne résultant d’une rupture entre les porteurs de culture traditionnelle et ceux qui mettent cette culture au rancart.

Un bon échantillonnage de ces dialogues constitue le corpus du livre à venir de David M. Bunis “Voix de la Salonique juive”, précédé d’un essai d’analyse par l’auteur, et publié en Israël par Misgav Yerushalayim.

Aux lecteurs de la LS qui souhaiteraient un avant-goût de ces dialogues nous offrons un échantillon ici même.

Tio Rofel et Tia Miryika, tous les deux septuagénaires, sont engagés dans un de leurs passe-temps favori : la polémique . Comme rapporté par l’observateur Chimino, la vieille dame est furieuse des innovations introduites dans sa synagogue lors des jours de fête religieuse: on doit maintenant acheter ses places comme au cinéma, et les jeunes femmes, maquillées comme pour le bal et habillées près du corps, cheveux pommadés, dérobent toute l’attention des hommes., laissant les vieilles dames inaperçues. Mais Tio Rofel, trouvant consolation dans la constante manipulation de son trespil fait de noyaux d’olive, n’est que louange pour leur synagogue moderne, sa décoration, ses lumières électriques, ses chantres de meilleure qualité, et surtout l’absence de bagarres et criailleries entre les fidèles que l’on peut observer pas plus loin qu’à Monastir..

Tia Miryika est convaincue que la source de cette récente modernité est leur petit fils, médecin depuis peu et remplissant les oreilles de son grand-père. Mais le Tio informe Miryika que “la terre est ronde et change chaque jour”, nouvelle que la Tia redoute et qui lui fait rancir dans l’estomac les rodanchas de fête qu’elle a consommées tout à l’heure ...

Si l’exemple de ce dialogue fait meilleur effet sur l’appétit (littéraire...) de vos lecteurs que sur l’estomac de la Tia Miryika, ils peuvent en apprendre beaucoup plus sur ce couple d’anciens, dans le livre à venir “Voix de la Salonique juive” bientôt disponible chez Misgav Yerushalayim 2

David M. Bunis
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