Congrès d’études judéo-espagnoles à Londres

Du 2 au 4 juillet 1995 s’est déroulé à Londres le IX° Congrès des Etudes Judéo-Espagnoles organisé par le Département d’Etudes Hispaniques du Queen Mary and Westfield College. Les actes de cette manifestation viennent d’être publiés par l’Ambassade d’Espagne à Londres dans le numéro 6  du mois d’avril de sa luxueuse revue : Donaire (en espagnol).

L éditorial qui souligne l’importance du métissage dans la culture espagnole et qui reconnaît l’influence de l’islam et du judaïsme sur cette culture, souligne aussi combien l’Espagne contemporaine prend conscience, enfin, que le peuple judéo-espagnol a fait preuve tout au long de son histoire d’une incroyable fidélité vis-à-vis de cette patrie qui l’avait rejeté en 1492. On peut en effet se demander si l’exemple de ces juifs qui restèrent hispanophones, une nouvelle fois dispersés parmi des nations si différentes de celle dans laquelle avaient évolué leurs pères jusqu’au quinzième siècle, n’est pas unique dans l’histoire du monde.

Les études qui composent la première section de la publication confirment cet attachement à une langue que les juifs originaires d’Espagne conservèrent bien vivante. C’est le cas par exemple d’un article de Ralph Penny1  qui s’interroge sur l’existence d’un judéo-espagnol antérieur à l’expulsion de 1492 et qui après avoir répondu par la négative affirme que ce sont durant les décades suivant cette expulsion que se sont créées des koinés qui présentent de nombreuses innovations linguistiques. Dans son exposé “Ballades judéo-espagnoles et pan-hispaniques : quelques découvertes récentes”  Samuel G. Armistead2, de l’Université de Californie et spécialiste de l’Espagne médiévale, nous apprend, si nous ne le savions déjà, qu’il a entrepris depuis trente huit ans de compiler les œuvres de la littérature orale traditionnelle des Judéo-Espagnols. Ce travail concrétisé par la rédaction de sept volumes sur un ensemble prévu de vingt volumes, confirme qu’à la base de cette littérature populaire se trouve un tronc commun hispanique médiéval, mais surtout qu’il s’agit là d’une littérature essentiellement vivante qui a évolué selon les époques et en fonction du milieu dans lequel évoluaient les Juifs qui l’ont produite. Cette évolution et cette adaptation continuelles, preuves de la vitalité de la production poétique des Sépharades sont, comme l’affirme S.G. Armistead, les qualités qui lui ont permis de traverser les âges, d’assimiler les influences, qu’elles soient turques, grecques, slaves, maghrébines, albanaises, et de parvenir dans toute sa jeunesse et sa fraîcheur sur les lèvres des interprètes contemporains. L’intervention de S. G. Armistead, entre autres, au Congrès de Londres, nous rappelle aussi, s’il en était besoin, que dans les universités américaines la recherche sur la civilisation sépharade est très active et féconde et reflète bien l’importance des communautés juives de l’autre côté de l’Atlantique.

Dans ce même domaine de la littérature orale, l’intervention d’Hilary Pomeroy3 “Une nouvelle collection de Ballades sépharades de Tanger”  est intéressante à double titre. D’abord parce qu’elle nous décrit la genèse d’une découverte, celle d’un manuscrit, et ensuite parce qu’elle atteste de la présence de la culture judéo-espagnole en Afrique du Nord, région où l’on sait que prédomine le judéo-arabe4

H. Pomeroy nous apprend comment le petit fils d’une Juive de Tanger, Mozy Cohen, lui soumit un cahier sur lequel sa grand-mère “Mama Alia, madre de Abraham, padre de Mozy” avait recopié nombre de ballades traditionnelles qu’elle chantait elle-même. Tout d’abord méfiante quant à l’intérêt d’un tel manuscrit, H. Pomeroy comprit rapidement qu’il s’agissait là d’un véritable trésor présentant des œuvres écrites dans une langue “archaïque”, c’est à dire qui n’a pas encore été “contaminée” par l’espagnol moderne, contamination survenue après la prise de Tétouan par les Espagnols en 1860. Outre des ballades déjà connues, figurent dans le petit cahier d’Alia Isaac Cohen des compositions inédites. H. Pomeroy conclut que Mama Alia n’a sans doute pas été la seule femme du bassin méditerranéen à transcrire les œuvres qu’elle connaissait mais que malheureusement nombre de ces carnets qui sont de la plus haute importance pour la connaissance de la tradition orale, ont été perdus. Espérons toutefois que celui-ci sera publié et que notre chercheuse s’est montrée trop pessimiste quant à la possibilité que nous soient révélés d’autres manuscrits de cette valeur.

La question du judéo-espagnol dans une perspective linguistique est encore abordée dans trois articles : “Les principaux problèmes de la recherche et de l’enseignement du judéo-espagnol (ladino) Littérature et langue : un regard vers l’avenir” de Shmuel Refael 5 - “Le sort des subjonctifs espagnols en -ra et -se en judéo-espagnol”  de Haïm Vidal Séphiha et “Le Judéo-espagnol : passé, présent et perspectives pour son avenir” de Moshe Shaul6. L’article de H. V. Séphiha qui entre dans le cadre d’une riche bibliographie, traite d’une question essentiellement morphologique tout en nous rappelant le parcours de son auteur et la façon dont il a découvert la différence entre le ladino ou judéo-espagnol calque et le djudezmo ou espanyolit, différence qui ne semble pas toujours avoir été comprise. Quant à la première de ces trois études, par S. Refael, elle a le mérite de faire le point sur les productions littéraires en judéo-espagnol et sur les ouvrages d’enseignement de cette langue tels que le Primeros Pasos en Judeo-Espanyol7 d’Erella Gattegno et Shmuel Refael et le Nuevo Silaberyo Espanyol publié à Istanbul en 1922 et réédité par H. V. Séphiha8, sans cependant éviter une certaine confusion sur l’emploi du terme “ladino”. Moshe Shaul qui publie Aki Yerushalayim , la seule revue entièrement rédigée en judéo-espagnol, dresse un tableau général de l’origine, de l’évolution de la langue, des espoirs et des craintes quant à son avenir et, après avoir affirmé la nécessité du développement de l’enseignement grâce aux multi-médias9 :  conclut sur une note optimiste en affirmant : “Si nous travaillons sérieusement à la réalisation de ces projets, avec l’aide et la collaboration des éléments actifs dans ce domaine et qui désirent contribuer par leur petite pierre à cette œuvre culturelle, je ne doute pas que d’ici quelques années nous pourrons avoir une excellente infrastructure pour l’étude du judéo-espagnol et la revitalisation de sa culture - malgré les prévisions pessimistes de ceux qui n’ont plus confiance dans l’avenir du judéo-espagnol.”


D’ailleurs les rédacteurs de la revue Donaire ont choisi eux aussi de conclure leur travail sur une note optimiste en fournissant au lecteur des informations circonstanciées sur les publications et les émissions concernant directement le monde sépharade. Sont citées l’émission en judéo-espagnol de Radio Eksterior de Espanya créée voilà maintenant dix ans et celle de Kol Israel qui existe depuis 1948. L’association “Vidas Largas” dont les activités multiples et le rôle fondamental dans le mouvement de “revitalisation” du judéo-espagnol nous sont connus est également mentionnée par Donaire, ainsi que trois revues qui font partie de ces facteurs positifs sur lesquels repose l’avenir du judéo-espagnol , Aki YerushalayimLos Muestros et la présente  “Lettre Sépharade” .

Bernard Pierron

Comments