Mémoires Juives d'Espagne et du Portugal - Actes du colloque de fin 1992 sous la direction d'Esther Benbassa


1996 / 365 pages, Publisud et libraires

La mémoire, pièce maîtresse de notre histoire, contribue à nous définir. Un individu brusquement amnésique n’existe plus, un peuple amnésique serait renvoyé aux balbutiements des origines et tout serait à refaire. Notre mémoire fixe le présent et en même temps le transforme dans l’imaginaire, au fil de l’expérience. 

Etudier la mémoire d’un peuple engage plus loin qu’une analyse historique, cela entraîne à considérer au delà des faits, le traitement de l’histoire dans l’imaginaire qui, à l’instar du  non-dit qui enveloppe nos discours, nous raconte à notre insu. 

Ce volume, Mémoires juives d’Espagne et du Portugal  regroupe les contributions au colloque international organisé fin 1992, année de la commémoration du 500ème anniversaire de l’expulsion des Juifs d’Espagne. Le pluriel signale l’orientation de l’ouvrage; loin de se référer à une mémoire unificatrice et simplificatrice, qui nivelle et ravale les diverses expériences au rang d’une seule et même perspective, l’ensemble des textes crée une représentation kaléidoscopique de mémoires multiples de toutes les époques, en Europe, en Amérique ou en Afrique du nord; les différentes études traitent des aspects les plus divers, mémoire de l’architecture, de l’épigraphie funéraire, mais aussi des images du monde sépharade sous le regard des autres, dans les textes sacrés, pour restituer la diversité des histoires, les relations croisées entre Achkénazes et Sépharades, entre monde juif et non-juif, entre passé et présent, autour d’une Espagne mythique, qu’on appelait Sefarad; nostalgie d’un passé débarrassé des souvenirs les plus douloureux ou au contraire obsession cuisante des mauvais souvenirs et des persécutions comme facteur identitaire; dans tous les cas l’attachement à la culture ibérique n’est pas signifiant; les émigrants n’en possédaient pas d’autre, elle constituait leur seule identité. 

Cet ouvrage a le mérite de révéler les secrets de fabrication des mémoires, traitement subjectif de ce qu’on appelle l’Histoire et qui est l’expérience. Tantôt la mémoire est occultée parce que trop envahissante, souvenir intolérable d’un passé douloureux, tantôt elle a pour fonction d’éviter une occultation.





Daniel Swetschinski montre comment la communauté juive portugaise d’Amsterdam a vécu son passé marrane comme une honte et effacé toute forme de mémoire, créant ainsi un vide dans la mémoire collective conséquence de l’émigration et d’un passé inavouable. Par réaction les émigrés ont revendiqué la culture ibérique; un peuple sans culture n’a pas d’avenir, de même qu’une culture sans histoire ne se conçoit pas; il était vital de reconstruire une histoire pour combler le vide laissé par  le refus de l’identité originelle; ainsi la construction du magnifique temple Esnoga, sur le modèle du temple de Salomon, avait pour fin de créer un lieu collectif de mémoire, “un aide-mémoire concrétisant leur lien à l’histoire biblique”. 

Gérard Nahon se livre à une intéressante étude des nations juives portugaises de la France du XVIIème siècle implantées sur le littoral atlantique, et qui ont pour origine d’anciens chrétiens portugais issus des Juifs convertis au XVème siècle après l’expulsion de 1492. L’auteur analyse les rapports entretenus avec l’Espagne de leurs ancêtres. Il montre le mécanisme par lequel ils ont été conduits à se convertir pour survivre et ont élaboré une image mythique de l’Espagne d’avant 1492, revendiquée comme berceau de leur identité. 

Joëlle Bahloul, de son côté, s’est intéressée à ce qu’elle a appelé “la légende moderne de la clef des siècles” dans laquelle elle voit un mythe central dans la mémoire sépharade. Les Juifs emportèrent dans leur poche la clef de leur maison en la quittant; la clef est une métaphore du temps, joliment rendue dans cette romance sépharade: “Où est passée la clef conservée dans le tiroir ? Mes ancêtres l’ont emportée dans l’affliction. Ils ont dit à leur fils ‘ceci est le coeur de notre maison en Espagne, de nos rêves de l’Espagne’. Ils ont donné la clef à leurs petits-enfants pour qu’ils la conservent dans le tiroir des siècles”.

La littérature renseigne particulièrement sur les représentations historiques dans l’imaginaire, (voir Carsten Lorenz Wilke), elle joue même un rôle essentiel de justification; les personnages inventés sont souvent des convertis; genre littéraire dont le modèle serait “Les dialogues à Marrakech”, récit anonyme qui relate une quête de salut qui passe par le reniement du christianisme pour aboutir à la découverte du judaïsme et donc à la conversion. “Le personnage parcourt l’itinéraire spirituel du solitaire allégorique connu sous le nom de Peregrino, Pèlerin, converti ou étranger”. Dans cette perspective le récit de Maïmonide se présente comme un “type idéal, d’une catholicité impeccable qui capitule à la fin devant la vérité judaïque”. On relève un métadiscours  dont la fonction est de donner un sens au déshonneur attaché à la condition juive. La conversion est finalement présentée comme le fruit d’un cheminement intime et non comme un repentir; le héros de ces récits n’a pas de filiation juive particulière. “Si l’homme”, selon l’adage de Stendhal, “possède le langage pour mieux dissimuler sa pensée, parfois c’est pour mieux dissimuler son passé qu’il dispose de la mémoire”.
Margalit Bejarano  explique qu’en Amé-rique latine, où la langue peut paraître un facteur d’intégration important, l’intégration fut plus forte en Argentine qu’à Cuba, bien que la société cubaine fût plus ouverte; les immigrants, issus en majorité de l’Empire ottoman, n’avaient de commun que la langue qui leur facilitait les rapports. 

Il n’y a pas un Peuple juif mais des communautés de même origine et d’histoires différentes; dans sa remarquable introduction, Esther Benbassa raconte qu’après la Choah les juifs immigrés en Israël revendiquaient la culture de leur pays d’origine, allant jusqu’à constituer une communauté; du coup le caractère juif passe au second plan; on revendique ce qu’on risque de perdre; une mémoire ignorée dans le pays concerné est ici entretenue. On voit la complexité de l’élaboration des identités. Les Juifs turcs rétifs à l’apprentissage de la langue en Turquie, une fois en Israël, parlent le turc; (la langue est parfois source d’ambiguïté, les Turcs croyaient que la langue des Judéo-espagnols était le juif; ils disaient parler judio, juif.) Ils inventent la même mémoire nostalgique que les premiers émigrés dans les Balkans.

La richesse et la vitalité des communautés tiennent à la multiplicité des destinées et des aventures; on devine les dangers d’une image réduite à un modèle, qui confisque l’histoire de chacun et ouvre la porte aux généralisations abusives, miel de tous les racismes. En 1992 l’Espagne a tenté une récupération politique de l’histoire des communautés sépharades; on a fait croire à une permanence de la mémoire de l’Espagne dans l’imaginaire juif ainsi asservi. Les relations avec l’Espagne, depuis les Rois Catholiques jusqu’à Franco et ses amis sont conflictuelles, mélange de nostalgie d’un âge d’or mythique et du refus des souvenirs de persécution; elles ont donné naissance aux mythes fondateurs des identités juives dont l’analyse livre les secrets.      
           Corinne Denailles
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