Vedi Napoli e poi muori


En 1936, à l’âge de neuf ans, je fus emmené par ma mère en un long voyage à destination de Naples où sa famille vivait depuis 1920 dans une villa cossue du quartier haut - il Vomero - qu’elle dominait à l’époque. Elle était remplie par le nonno , ses deux fils et leurs épouses (des cousines germaines) et quatre cousins de mon âge qui accueillirent avec réserve le grand dadais que j’étais, et dont l’ignorance de l’italien fut presque immédiatement condam-née par une tomate molle en pleine figure... 

Ce qui me confina pour un long moment dans la lecture répétée du “Chateau des Carpathes” et des “Aventures d’un Chinois en Chine”, seuls trésors littéraires emportés de Bucarest. Mais les vacances étaient longues et je pus entrer rapidement dans les délices du Corriere dei piccoli, mes premiers rudiments d’italien étant fournis par la bande dessinée de Richard le Téméraire ( Uomini bianchi salvato Kolo. Kolo non tradire uomini bianchi.) que je devais retrouver dans le Journal de Mickey.

Mais au début, seul le djudezmo me permettait de communiquer avec ma famille et mes cousins consentirent finalement à me parler cette langue qu’ils avaient d’abord fait semblant d’ignorer... Mais j’avais déjà pris l’habitude de rester collé dans les jupes de ma mère, la suivant partout.

A cette époque, l’Italie venait d’agrandir son empire colonial sur le dos des Ethiopiens, ce qui n’empêchait pas mes oncles de croire dur comme fer au Fascio et de nourrir mon italien naissant de barzellette1 du genre : “La barbe du Négus, on en fera une brosse pour nettoyer les bottes du Duce”. Il est vrai que ledit Duce n’avait pas encore édicté les mesures raciales contre ses 32000 Juifs, et encore moins contre les 500 Juifs de Naples, dont la synagogue avait octroyé un tout petit espace aux seuls quinze Achkénazes de la communauté. Mes parents devaient être internés - et non déportés - en octobre 1940 comme sujets ennemis après l’invasion ratée de la Grèce, car mes oncles avaient conservé la nationalité grecque depuis leur arrivée de Salonique.

Ma mère descendait rarement au centre-ville par l’un des trois funiculaires qui relient toujours le Vomero à la ville basse. Un certain dimanche, elle m’entraîna une nième fois chez une couturière juive, qui ne travaillait pas le samedi mais consentait des prix intéressants... Pendant les essayages, je restais au salon avec ma tante ; ce jour-là elle ne nous accompagnait pas et on m’enferma dans un cabinet assez étroit avec une table, un grand placard, un chiffonnier et deux chaises. L’unique fenêtre donnait sur une cour intérieure garnie de linge séchant, l’un des aspects spécifiques de la ville.

Je devais m’ennuyer fortement, l’essayage se prolongeant ; La Domenica del Corriere m’agaçait avec ses images guerrières, je fouillai donc dans les tiroirs à la recherche d’une lecture dépourvue des rodomontades du genre Se avanzo, seguitemi2 ! Je tombai sur de belles images, grandes comme des taies de coussins, aux superbes figures coloriées. Pour des raisons inexplicables j’en pris une que je déchirai en mille morceaux, laissant papillonner les miettes parmi les chemises, les culottes et les chaussettes séchant qui s’entrelaçaient dans la cour intérieure. C’était un billet de cinquante lires (à l’époque l’équivalent de cent cornets de glace) dont je n’avais jamais vu un seul !

Le méfait ne fut découvert que trois jours plus tard et il me valut une mémorable haftona3. Cependant ma mère me promit de cacher l’incident lors du retour à Bucarest, car mon père avait une main autrement lourde que la sienne.

Il n’y eut pas d’autre incident marquant durant ces vacances, hormis une escapade hors d’un restaurant où je m’embêtais - la famille préparait un grand mariage - où il n’était question que de dot et de chiffons ; prétextant un besoin, je sortis me promener sur le Corso Umberto, dit il Rettifilo4, en me disant qu’en tournant à gauche à chaque coin de rue je finirais bien par revenir au point de départ. Le calcul était juste, mais les coins de rue trop éloignés l’un de l’autre ; à mon retour, toute la famille me cherchait dans le quartier proche du Spaccanapoli5 dont le nom suffisait à l’affoler. 
Ma mère, qui n’était point une favlistana6 avait cependant un certain don de conteuse qu’elle exerça longtemps après le retour d’un voyage de près de trois mois. Elle garda cependant notre secret durant plusieurs semaines après notre retour. Mais un soir d’automne, alors que le dîner s’achevait sur un nouvel épisode de notre séjour en Italie, je l’entendis prononcer une phrase qui devait persister à tout jamais dans mes réminescences du judéo-espagnol, fortement rétrécies au travers des années et des déplacements :
Un dia de alhad estuvimos en de una chastra7...

J’avais de longues jambes et il fallut plus de dix minutes à mes frères aînés pour me rattraper et m’offrir en sacrifice à l’ire de mon père...

Près de soixante ans plus tard, cette phrase demeure inexplicablement la plus riche en souvenirs parmi les rares que je conserve de cette langue si belle, si mélodieuse et si horriblement transcrite en caractères latins par ses traducteurs turcs avec ses “k” et ses “ÿ”8. Une seule autre phrase, toujours de ma mère, reste incrustée au même sommet : Aqui estamos, lo que dicho el Dio aqueo va ser9.

Harry Carasso 



Nous vous conseillons de lire, du même signataire, un article humoristico-touristique et onomastique dans le numéro de rentrée du mensuel “Passages” (en kiosques).
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