From Sofia to Jaffa, the Jews of Bulgaria and Israël - Guy Haskell


Lui-même de descendance bulgare et vivant aux USA, universitaire, éditeur responsable de la très bonne Jewish Folklore and Ethnology Revue à Oberlin dans l’Ohio, Guy Haskell commence son livre en réglant quelques comptes méthodologiques - mais non personnels - avec les ethnologues et sociologues israéliens ayant avant lui étudié l’exode massif (environ 90%) des Juifs de Bulgarie vers Israël en 1948-1949.

Ce mouvement de population constitue un phénomène assez exceptionnel par sa quasi unanimité, - si l’on excepte larrivée des Juifs Yéménites que lon fut quérir - puisquil se produisit hors de tout mouvement raciste ou antisémitique caractérisé dans le pays de départ.

Et c’est là l’objet du livre du Haskell : nous expliquer patiemment le pourquoi multifac-toriel de cet exode.

L’auteur examine successivement nombre de raisons, par exemple :

Le fait que les tribus bulgares païennes primitives étaient fort proches des Khazars que lon dit convertis depuis fort longtemps au judaïsme, et labsence de toute trace dantisémitisme dans lhistoire du pays.

L’absence dempreinte catholique forte dans le pays avant son incorporation à l’empire ottoman, lequel catholicisme a véhiculé, comme l’on sait, un antisémitisme doctrinal.

L’
arrivée des Ottomans en 1389 qui traitèrent les catholiques locaux - supposés liés à leurs coreligionnaires de l’Europe occidentale, ennemis desdits Ottomans - beaucoup plus mal que les Juifs. Cette arrivée dun pouvoir ottoman décentralisé, leur laissant le contrôle de leurs affaires internes ne fut pas vu en Bulgarie comme négatif par les Juifs, contrairement au sentiment dominant dans des pays voisins (Grèce, Serbie), en circonstance semblable.

Les expulsions de Juifs d’Espagne puis du Portugal en 1492 et 1497 amenèrent plusieurs vagues successives dimmigrants dans le pays, ou le Séfardisme commença à subjuguer les Romaniotes qui vivaient là depuis l’empire de Byzance. Et la culture judéo-espagnole simposa peu à peu. Les massacres de Pologne en 1648-49 augmentèrent à nouveau la population juive. Celle-ci, de 18000 à 20000 âmes au départ des Ottomans, augmenta à 55000 environ en 1930.

Les Ottomans donc, battus par les Russes en 1878 furent chassés de Bulgarie. Les Juifs restèrent alors à l’écart des mouvements qui affectaient les communautés juives ailleurs en Europe (Hassidisme, Bundisme, Sionisme etc.) Le Congrès de Berlin en juillet 1878 craignant une sorte de panslavisme russe en Europe centrale sefforça de limiter l’étendue et la population du territoire bulgare, l’amputant de la Roumélie, de la Thrace et de la Macédoine. 


Et cela ne fut pas sans conséquence sur lattitude des dirigeants bulgares lors des deux guerres mondiales, qui les virent se ranger du côté de l’Allemagne avec des pensées irrédentistes. Nous verrons plus loin limportance de cette blessure primitive.

L’indépendance de la Bulgarie, et la nouvelle constitution contribuèrent à démocratiser la communauté juive elle-même, et le nouveau grand rabbin Gabriel Almosnino fut élu en 1897. Là comme ailleurs, l’Alliance (première école en 1870) eut du mal à vaincre les réticences du rabbinat pour sinstaller solidement, et au tournant du siècle déjà, le bulgare fut la langue majoritairement parlée par les Juifs, avec un judéo-espagnol qui devint de plus en plus résiduel et un français dont lemprise ne fut jamais très forte. Le niveau dalphabétisation des Juifs, urbains en général restait, au tiers du 20ème siècle très supérieur à celui des non-Juifs, souvent ruraux encore. Les Juifs n’étaient toutefois, dit lauteur, pré-éminents en aucun domaine de la société et de la culture locales.

Le sionisme devint peu à peu, vers le premier tiers du présent siècle, une culture majoritaire et ne se distinguait même plus - selon les personnes interrogées par lauteur lors de son enquête - du judaïsme. Lhébreu remplaçait peu à peu le français dans les écoles fréquentées par les jeunes juifs (seule une minorité d’entre eux allaient à l’école publique) et lAlliance se retirait peu à peu. Dune certaine manière, le sionisme avait supplanté le séphardisme. Seul un noyau de communistes sopposaient à ce mode de judaïsme.

Et c’est dans cette situation que lon arrive à la seconde guerre mondiale.


La suite est mieux connue : absence d’
antisémitisme dans la population non-juive, forte résistance des pouvoirs publics aux exigences allemandes (en laissant de côté l’attitude propre du roi, encore discutée, dailleurs otage de son gouvernement) mais mobilisation dans des camps de dur travail de la population juive masculine, port de l’étoile jaune dès août 1942, expropriation de nombre de biens. Le 22 février 1943 le gouvernement signe avec Dennecker un accord de déportation de 20000 Juifs, jamais exécuté. Un coup d’éclat de très nombreuses organisations non-juives, menées par le vice-président du parlement : Dimiter Peshev, arrête le bras qui devait sévir le 10 mars en grand secret1. (Mais les 12000 Juifs de Thrace et Macédoine - hypocritement qualifiés de non-bulgares, bien que ces provinces aient été régies par les lois bulgares à cette époque - sont déportés et tous exterminés).

19300 Juifs sont jetés hors Sofia en juin 1943 vers les provinces, détruisant les communautés organisées. Pourtant le 23 mai, une tentative dinvestissement par la police dun quartier majoritairement juif échoue, par la résistance de la population juive et non juive. En janvier 1944 le plan de déportation des Juifs est officiellement abandonné, et le 9 septembre l’Armée Rouge entre sans combattre.

Bien que les Juifs aient été assez nombreux en proportion dans les rangs du parti communiste (y compris ceux qui combattirent et moururent dans la résistance à l’Allemagne) être Juif en Bulgarie en 1944 c’était être sioniste et anti-communiste. Le 2 décembre 1946 Dimitrov accordait à une délégation de sionistes le droit pour tous les juifs bulgares d’émiger, ce que certains firent immédiatement (7000 en trois ou quatre ans) et dans lillégalité du point de vue du mandat britannique, et tous les autres dès que possible en 1948 : 45 sur les 50000 qui restaient.

A noter que les pouvoirs publics ne firent non plus rien pour retenir les autres communautés : grecque, turque, arménienne.

En 1949 les organisations sionistes en Bulgarie se sabordèrent, puisque les Juifs restants, communistes, ny étaient pas parties prenantes.

L’auteur termine son étude par une réflexion sur les causes dune si rapide et si efficace intégration à Israël dans une perspective a-religieuse.

Large bibliographie majoritairement anglophone, index, très bonne présentation générale. 

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A ce propos notre lecteur Sam Méchoulan nous fait parvenir divers numéros dune revue annuelle bulgare, publiée pour partie en anglais et pour partie en judéo-espagnol, émanant de la Social, cultural and educational association of the Jews in the peoples Republic of Bulgaria” 2.

Sam nous confie des numéros dannées diverses, depuis 1972 jusqu’à 1986. Sous la signature de divers intervenants, nous lisons aussi bien des historiettes édifiantes dans les deux langues précitées, que des notes explicatives sur la signification des fêtes juives, dinterminables louanges de Dimitrov et Jivkov en superbe langue de bois. Mais de bons articles traitent aussi de l’évolution de la population juive dans ce pays à travers le temps, de la disparition progressive du judéo-espagnol au profit du bulgare, de la pratique religieuse etc. Et surtout nous apprenons quIsaac Moscona, lui-même rédacteur de plusieurs articles, a publié vers 1969 un dictionnaire de 18000 mots de judéo-espagnol de Bulgarie/hébreu et la revue nous offre, en judéo-espagnol/anglais lensemble de la lettre B. Lauteur sattarde longuement sur le dictionnaire de Jos. Nehama et dit lui même que les deux ouvrages se complètent. 
Jean Carasso
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