Musique : Eh bien, chantez maintenant !



       Entretien avec Caroline Zaidline
cantatrice, productrice à Radio-France, professeur de chant

C.Z. Dorigine ashkénaze, jai été élevée dans un grand amour de la culture, de la philosophie. Je me sens héritière dune ouverture, dun puzzle de cultures, de lesprit du Siècle des Lumières, la Haskala vécue par la communauté juive. C’est peut-être la raison pour laquelle je nai jamais voulu me spécialiser : jaime chanter les lieder, le baroque, le contemporain (qui me structure et me ressource), la musique ottomane et judéo-espagnole (qui me rafraîchit), la musique hassidique, les chansons yiddish traditionnelles.

La LS : La chanson judéo-espagnole, qu’évoque-t-elle pour toi, quelles sont tes motivations à chanter ce répertoire spécifique ?

C.Z. Enfant, jai beaucoup voyagé pendant les vacances avec mes parents. La Yougoslavie ; l’Espagne... où j’ai entendu pour la première fois : A la una yo naci, chantée par des anarchistes, anciens de la guerre dEspagne. Eux-mêmes la tenaient de leurs parents et linterprétaient comme une marche. Javais la chance davoir une jolie voix naturelle et les chemins de la vie mont amenée à étudier la musique. 


J
ai rencontré Germaine Poliakov, née Rousso, dIstanbul, musicienne accomplie qui a rapproché ma voix de celle de sa mère, une voix naturelle de grand soprano. Germaine ma confié les chansons sépharades dans la transcription dItzak Lévy. La première chanson que jai regardée, c’était A la una... !

Ensuite, j’ai rencontré Annick Mevel, chanteuse très intéressée aussi par ce répertoire. En 1978 nous avons débuté à la Forge Royale à Paris. J’ai tout de suite été charmée par un texte toujours sensuel, jamais appuyé, avec des métaphores et de belles images. Jaimais cette chanson : Secretos quero descuvrir qui nous dit : “Je prends le ciel pour papier, les arbres comme plume pour écrire tout ce qui est mon désir.” Moi qui ai toujours é amoureuse des mots, je trouvais là une vocalité, une poésie, une sensualité, tout me rappelait ce bassin méditerranéen que javais parcouru durant mon enfance : les parfums, les odeurs.

Angèle Saül, dorigine judéo-espagnole, ma fait découvrir ses entregistrements damis âgés ayant gardé ce patrimoine bien vivant. J’ai alors continué mes recherches à la Phonothèque nationale, entendu une autre Angèle enregistrée à Salonique dans les années 30 : on pouvait reconnaître les modes orientaux, les improvisations et les mélismes (ornements, tout ce qui est autour de la note) qui font durer certaines phrases musicales. 


Chaque chanteur interprétait en fonction de ses possibilités, de son imagination. J
ai pigé très vite, c’était très loin de mes habitudes de chanteuse occidentale.

J’ai toujours été fascinée par la mémoire - de mes origines lituaniennes il ne reste rien - jai toujours eu à vivre avec une béance épouvantable, et cest par le désir et la création quon peut lutter contre les pulsions de mort mises à jour par cette absence de mémoire. Je sentais que cette musique judéo-espagnole mallait bien !

Je continue à travailler avec des spécialistes de la musique ottomane qui maccompagnent à l’oud et au sas, instruments traditionnels. Pour moi c’est un bonheur, je peux perpétuer lesprit de la tradition orale des chansons judéo-espagnoles qui autorisait beaucoup de liberté par l’improvisation. Tradition répandue dans tout le pourtour du bassin méditerranéen (cf. le gazel ).

Je pense que la musique judéo-espagnole a un avenir : en tant quenseignante, je reçois des personnes qui veulent étudier ces chants.

Depuis ses débuts, Caroline Zaidline na cessé de faire connaître les chants judéo-espagnols par ses concerts et son enseignement.


 Propos recueillis par Angèle Saül 
Mireille Mazoyer-Saül
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