Marrane! - Eduardo Manet

2007, Editions Hugo et Cie, 38 rue La Condamine, 75017 Paris, 238 pages, ISBN : 978-2-7556-0140-4

Après une dizaine de romans et de nombreuses pièces de théâtre, Eduardo Manet, écrivain plusieurs fois primé, publie ce curieux et attachant ouvrage chez un éditeur inconnu. 

L’auteur, qui écrit en français, est né à Santiago de Cuba dans les années 1930. Il fait un premier séjour à Paris entre 1950 et 1960, puis retourne à La Havane où il dirige une scène nationale. En 1968, en désaccord avec la politique castriste, il s’installe définitivement en France. 

Marrane! est un livre mal fichu, décousu, et profondément touchant. 

La première partie constitue plus des deux tiers de cette auto-fiction, et se déroule pendant l’été 1943. L’auteur va avoir 13 ans, c’est le moment que choisit sa mère pour lui révéler le “grand secret”  Tandis que Soledad/Rachel se livre, mille digressions nous font découvrir l’extravagante famille d’Eduardo Manet, au sein d’une île non moins extravagante, sous la triple emprise du dictateur Batista, des dollars et de la sensualité tropicale. 

L’auteur est l’un des enfants illégitimes d’un personnage influent, un avocat-journaliste éduqué en Espagne, antifranquiste et nettement plus âgé que Soledad. S’il règne en maître quand il est là, la mère et le fils mènent le reste du temps une vie très libre, au milieu de personnages fantasques, comme une ex nourrice haïtienne pratiquant le vaudou, ou un basque catholique et communiste…

Le “grand secret” se transmet en principe de mère en fille, à l’âge de 13 ans, mais Soledad n’a qu’un garçon. Du reste, c’est sa grand-mère qui l’a affranchie, et à 7 ans… Cette grand-mère, Dona Asuncion/Judith était une femme bien connue à Séville pour sa charité chrétienne. Elle faisait partie d’un groupe de sept amies (comme les branches de la menorah), toutes veuves, toutes pseudo bonnes chretiennes, et toutes désireuses d’initier la petite Soledad… 

A travers le récit de sa mère, Eduardo découvre ainsi qu’en 1492, les Juifs d’Espagne ont eu le choix de partir, de se convertir ou de mourir dans les flammes de l’Inquisition. 

Les ancêtres de Soledad se convertirent, mais continuèrent à judaïser en secret. Et la maman d’expliquer la mezouza, les talits et le shabbat à l’enfant ravi de tant d’exotisme.

Le secret se chuchotait entre femmes. Les hommes, maris ou fils, devaient rester dans l’ignorance. Dans sa famille, seule Asuncion avait choisi de poursuivre la tradition. Ses sœurs (dont la veuve Casilda) ne voulaient pas en entendre parler, et plusieurs de leurs maris étaient fortement antisémites. Cela créait des tensions incompréhensibles pour le monde extérieur. 




Après le décès d’Asuncion, Soledad est élevée par Casilda, bigote et rigide. C’en est fini du “Grand secret” pour de nombreuses années. Mais la jeune fille s’enfuit avec “le Docteur” (en droit) qui l’emmène à Cuba, où naîtra l’auteur. 

Contrairement à l’Espagne, Cuba abrite en 1943 une importante colonie juive: sépharades passés par les Antilles néerlandaises au XVIè siècle, turco-sépharades émigrés au début du XXe siècle (dont José M. Estrugo, LS n°...), Ashkénazes ayant fui l’Europe de l’Est, parfois passés par les Etats-Unis... Sans parler d’individus au destin particulièrement romanesque, ceux que Soledad affectionne particulièrement. 

Ainsi Esther Bensarrat, sa gynécologue, mais également un peu psychanalyste, issue d’une famille sépharade de Bordeaux/Amsterdam/ Hambourg et Salonique, tombée amoureuse d’un médecin cubain dans un congrès international, veuve… et sans nouvelles depuis de longs mois de sa famille salonicienne.

C’est Esther, plus articulée que Soledad, qui va véritablement initier l’auteur. Ou plutôt, ce qui est encore mieux, le laisser s’initier tout seul. C’est d’ailleurs elle qui a poussé sa patiente (et couturière) à parler au garçon à la veille de sa “majorité religieuse”. Elle lui donne accès à sa bibliothèque, qui renferme aussi bien des textes religieux qu’historiques, mais aussi des romans et des œuvres libertines. Pendant tout un été, le jeune Eduardo va découvrir l’histoire de l’Andalousie, sa terre d’origine.

Car Soledad, même si elle transmet le Grand secret à son fils, est incapable de parler de sa jeunesse à Séville: selon Esther, grande lectrice de Freud, elle fait un “blocage”, sa fugue avec un homme marié n’ayant pas été du goût de la sévère Casilda.

C’est donc Esther qui joue le rôle du passeur. A tel point que Soledad en conçoit quelque jalousie. Quant au jeune Eduardo, il dévore les livres. Un rituel s’installe, Esther lui donne à goûter, et l’enfant sent le désespoir gagner peu à peu sa nouvelle amie, au fur et à mesure que la guerre s’enlise en Europe.

Pour la distraire de sa peine, il l’interroge sur l’âge d’or de l’Andalousie, la Reconquête de l’Espagne par Fernand et Isabelle la Catholique, les causes de l’Inquisition, … et là, Esther s’anime enfin.

Elle lui raconte l’histoire des trois sages.

On est presque à la fin du livre, les digressions nous ont fait partager les querelles domestiques de la maison Manet, côté salon et côté cuisine, on a un peu du mal à tirer le fil de l’histoire, mais on ne regrette pas d’avoir tenu bon. Parce que le récit d’Esther est d’une effrayante actualité. 
Les trois sages sont Abou Ibn Thamit, astronome musulman natif de Grenade, Jacob Gabirol, médecin juif de Séville et Don Alphonse Villegas de Tornès, aristocrate chrétien de Tolède.

Pendant sept ans, de 1485 à 1492, les trois hommes se rencontrent en secret dans les jardins de l’Alhambra à Grenade. A travers l’étude comparée des Livres, des Lois, des fêtes et des symboles, ils poursuivent le même but: que l’amour triomphe de la haine.

Hélas les loups rodent, et ils sentent venir le carnage.

L’arabe s’est exilé, le Juif a été brûlé et l’Espagnol est devenu ermite. Mais dans ce monde ou dans l’autre, chacun espère encore qu’un jour l’esprit d’Al-Andalus (l’Andalousie) renaîtra de ses cendres.

Après ce message de paix, qu’Esther transmet à l’auteur, on passe à la dernière partie du livre: l’année 1952, où Eduardo Manet, âgé d’une vingtaine d’années, découvre le Sud de l’Espagne d’où sa mère est originaire. Il visite Cordoue et Grenade, mais le Franquisme ne permet guère de sentir que cinq cent ans plus tôt, les hommes ont vécu en paix dans cette partie du monde. 

Eduardo Manet se souvient avec remords de la fin de cet été 1943: il est entré au lycée, a abandonné Esther pour des camarades de son âge, dont un jeune Juif allemand, qui devint son meilleur ami. Esther s’est suicidée quelques mois plus tard, après avoir vu aux actualités les premières images des camps.

Et en guise de conclusion, l’auteur nous entraîne enfin à Jerusalem, qu’il découvre en 2004, en compagnie d’André Makine et de quelques autres, dans le cadre de conférences sur la francophonie. Et une fois encore, malgré le côté “fourre-tout” de ce livre, je suis touchée, d’abord parce que j’aime beaucoup les livres d’André Makine, et que Manet parle d’une vraie rencontre entre eux deux, et parce qu’il termine par les mots de Martin Luther King: I had a dream.

Moi aussi.

Brigitte Peskine
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