De Bucarest à Siaugues de Robert Sigaléa

De Bucarest à Siaugues de Robert Sigaléa
2003 Editions du Fayet Grange Faillet 07340 Félines admin@editions.du.fayet.com  
144 pages - ISBN 2-9518777-3-0
 
Heureusement que l’auteur précise l’itinéraire en ces termes car si Bucarest est bien localisé, Siaugues l’est moins dans l’esprit du lecteur moyen… : “ou le chemin des écoliers et les sentiers de la peur” précise-t-il en sous-titre !

On comprend que l’auteur, docteur en médecine né en 1915 à Bucarest nous offre un récit de sa vie, privilégiant les moments difficiles des années d’occupation, les réinscrivant dans l’Histoire et rendant hommage à ceux, le plus souvent catholiques, qui lui ont donné la main, qui lui ont sauvé la vie pour tout dire. On y reviendra plus loin.

Robert est le petit fils du rabbin Béjarano (1851-1931) que tout lecteur un peu introduit dans la culture sépharade connaît de nom. C’est cet homme qui, rencontré sur un bateau descendant le Danube - et s’exprimant à haute voix avec sa propre famille en judéo-espagnol - par le docteur-sénateur madrilène Angel Pulido en villégiature avec sa famille, constitua au début du XXe siècle le déclic incitant ce dernier à tenter de “vendre” le séphardisme, l’existence d’une population hispanophone dans les Balkans à ses compatriotes espagnols qui n’en savaient rien… et finalement ne s’en soucièrent guère… Mais au passage on apprend aussi beaucoup sur ce grand-père et l’incroyable étendue de sa culture, non seulement rabbinique mais latérale : ne connaissait-il pas, outre l’hébreu, l’arabe et le judéo-espagnol, le turc, le persan, le chaldéen, le castillan, le français, l’allemand, l’italien ? Quelle ouverture sur le monde ! (Il fut durant trente-deux ans en poste de rabbin à Istanbul!).
Le récit de Robert, d’une façon tout à fait curieuse - comme s’il n’était pas lui-même concerné -  coule “comme un long fleuve serein” avec beaucoup de recul, de détachement et d’humour qui en rend la lecture fort agréable : malgré des situations très difficiles, surmontées souvent par chance, jamais aucune pleurnicherie dans son texte.

Autre constat : la manière d’entremêler l’historique des judéo-balkaniques et son histoire personnelle à lui, Robert, est parfaitement réussie, grâce justement au recul qu’il sait prendre - il est vrai soixante ans après. Il ne dissimule rien de l’antisémitisme d’avant guerre en Roumanie.

Médecin - mais sans droit d’exercice puisqu’il est étranger - après des études à Montpellier, Paris et Clermont (où était repliée l’Université de Strasbourg) dès août1942  il fallut commencer à “se planquer”, aidé par des officiels de la faculté de médecine à Clermont,2 puis par un premier prêtre catholique rencontré dans un autocar qui l’adressa à sa propre mère, une paysanne de la campagne non loin du Puy-en- Velay.3
 
Après nombre de pérégrinations, Robert aboutit le 1er janvier 1943 dans le presbytère de l’abbé Félix Gagne, à Siaugues, près du Puy, qui eut le courage de le protéger quatorze mois chez lui, enfermé sans sortir pour ne prendre aucun risque de dénonciation.4 Robert, grâce à la bibliothèque de l’abbé, s’est forgé une solide culture catholique…dont il entretient le lecteur en fin de livre d’ailleurs, dans une sorte de vision œcuménique, syncrétique peut-être même.
Un séjour ultime dans un asile psychiatrique lui assura une certaine tranquillité un moment, même s’il est encore malheureux d’avoir dû simuler et tromper ses confrères médecins.
 
Puis un engagement dans l’armée, les “petits boulots” pour survivre, médecin de prison etc !
 
Un point fort surprenant est qu’ayant quitté ses parents sur le quai de la gare de Bucarest à l’automne 1934, jamais plus l’auteur ne nous dit un seul mot d’eux : ont-ils survécu ? les a-t-il revus ? De même et tout au long de ces pages, jamais n’évoque-t-il une quelconque relation féminine.
 
Un livre qui se lit avec beaucoup d’aisance mais une étrange impression d’irréel.

Jean Carasso
 
Notes
 
1 Ceci est exposé par Angel Pulido lui-même dans son livre : Españoles sin patria, en 1905.
 
2 Hommage, au passage, aux professeurs Schwartz  et Rohmer qui, informés d’un danger à venir, mettaient l’externe Robert Sigaléa en congé pour dix jours, le temps de voir venir…
 
3 Avec un mot d’accompagnement priant sa mère “…de recevoir ce monsieur comme si c’était Notre Seigneur lui-même.”
 
4  L’abbé Gagne reçut par la suite la Médaille des Justes de l’institut Yad Vashem.

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