Andanzas y prodigios de Ben-sirá par Elena Romero

En Espagnol “Errances et prodiges de Ben-Sirá” 2001  CSIC Duque de Medinaceli 6E 28014 Madrid 280 pages ISBN 84-00-07917-5
 
Impeccable. C’est l’adjectif qui convient le mieux à l’œuvre d’Elena Romero, investigatrice au Consejo Superior de Investigaciones Científicas (CSIC) à Madrid. Depuis qu’elle nous a offert en 1979 en trois volumes son opera prima, El Teatro de los Sefardíes Orientales, un véritable chef-d’œuvre de la recherche, elle n’a cessé de nous étonner de temps en temps.

Son dernier ouvrage Andanzas y prodigios de Ben-Sirá est une œuvre connue dans la littérature juive des siècles XIe et XIIe comme Séfer Ben-Sirá. Une composition littéraire du genre du midrash et la littérature typiquement moralisante mais un peu obscène, irrespectueuse avec les figures classiques du judaïsme religieux (les filles de Loth partageant la couche de leur père ; la masturbation de Jérémie dans le bain ; l’obésité de Josué), et parfois ironique et désinvolte (les pets de la fille de Nabuchodonosor). Maintes éditions en hébreu témoignent de son succès dès qu’en 1519 apparut la première à Constantinople dans une imprimerie d’origine Provençale-Sépharade, celle d’Astruc de Toulon. Astruc ben Ya’acov de Toulon en Provence était auparavant travailleur à la première imprimerie fondée dans la capitale ottomane en 1493 par David Ibn Nahmias, qui apprit son métier en Sépharad.

L’intérêt des Sépharades de la première époque après l’expulsion pour donner corps et proposer aux lecteurs autant d’œuvres classiques de la littérature juive n’a encore pas été remercié suffisamment. Les Sépharades étaient les fondateurs de l’imprimerie en Orient et les vrais transmetteurs de la tradition.

Mais si à cette époque primitive le but était de publier tout à n’importe quel prix, dans la mesure où l’hébreu devint désormais une langue presque religieuse, le besoin de traduire ces œuvres se faisait impérieux. La première édition du Séfer Ben-Sirá en judéo-espagnol s’imprime aussi à Constantinople en 1823 par les soins d’Yishac ben Avraham Castro.

Dans son introduction (p. 11-38), Romero - qui s’appuie en grande mesure sur la recherche de Elie Yassif, The Tales of Ben Sira in the Middle-Ages : A Critical Text and Literary Studies1 - nous donne les repères dont nous avons besoin : quand l’œuvre fut composée et où, quelles étaient les influences reçues, la relation des manuscrits, éditions et ré-éditions - en hébreu et judéo-espagnol - et, en somme, toutes ces explications précises pour l’encadrer. Nous apprenons, surtout, qu’elle est composée de deux parties : la Semblanza de Ben-Sirá (p. 40-157) et les Proverbes de Ben-Sirá (p. 160-239), qui se publiaient à la paire ou non et qui parfois portaient des noms divers, et en même temps donnaient lieu à plusieurs versions. Selon l’opinion de Yassif, acceptée par Romero, il s’agit de deux compositions différentes, écrites en des temps différents, qui s’étaient mélangées tardivement.
L’ouvrage La Semblanza de Ben-Sirá est composé de plusieurs segments :
• la naissance prodigieuse de Ben-Sirá ;
• le dialogue avec son maître ;
• ses études jusqu’à ses 7 ans ;
• Ben-Sirá et les sages de Nabuchodonosor ; et
• les vingt questions de Nabuchodonosor
telles que  ¿Por qué se criaron los estarnudos ?, ¿Y por qué hay aborición entre el pero al gato ? ou ¿Para modre de qué camina el cuervo saltando ?2, - illustrées de contes et narrations diverses. Il fut écrit probablement entre les siècles VIIIe et Xe, étant donné qu’au XIe siècle il circulait en Provence, Italie, Byzance et le Nord de l’Afrique. Selon Romero, c’est une composition très particulière qui n’a aucun précédent dans la hagadá ou la littérature juive et peut être considérée comme la première nouvelle en hébreu (p. 20) puisque les exemples ont seulement un sens dans le tout. 

Les Proverbios de Ben-Sirá sont vingt et deux proverbes en araméen composés par Ben-Sirá - tels que : El oro ha de menester por seer martiado y el mozo por seer castigado. Fuego poco enciende ramas munchas ou Viejo en casa, señal buena en casa3 -, suivis par une concise interprétation donnée par son fils Uziel. Leur petit-fils, Yosef ben Uziel, est chargé du déroulement du sujet dans lequel interviennent des constatations bibliques aussi bien que des exemples illustratifs. Cette partie fut composée à la suite ou peu après la Semblanza, au Xe ou début du XIe siècle.

Les versions judéo-espagnoles sont, par rapport à la date de composition, tardives.

Mais le livre de Romero n’est pas une simple transcription annotée de la première version judéo-espagnole. Elle a réalisé de vrais tours d’adresse et nous offre en pages confrontées la version judéo-espagnole de Constantinople de 1823 (les paires) et la traduction castillane de la version hébraïque faite à Venise en 1544 (les impaires).

Pour qui une telle œuvre ? Selon Romero, pour les lecteurs hispaniques ne connaissant pas l’hébreu et pour lesquels le texte original serait perdu ; mais, surtout, parce que la traduction castillane rend lisible le texte judéo-espagnol (p. 36). C’est juste : le texte judéo-espagnol est tellement dépendant du texte hébreu - comme s’il s’agissait d’une traduction de la Bible, plus sainte, plus fidèle à l’original - que parfois il devient un casse tête. Ainsi, avec une plaisante rapidité, un clin d’œil amende ce que la prétention à la fidélité a caché.

Le résultat c’est une composition amène qui se lit très agréablement. Voilà un exemple de la Semblanza (p. 128) : la réponse de Ben-Sirá à la question :

¿Para modre de qué el cuervo camina saltando ?: Una vez vido el cuervo a la palomba andán bien y caminán bien más que todas las aves. Plazió en sus ojos el caminar de la palomba ; dixo en su corazón : “Andaré también yo como ella y seré guadría a ella en el caminar”. Y eran las aves riendo con menosprecio.
Se aregistó el cuervo y dezía : “Tornaré a mi caminar el primero y seré como bailán”, y no pudo caminar como el caminar primero ni el caminar prostero. Y sobre él se enxenpló el enxenplo : “El que buxca en su mano más, se halla en su mano poco”. Ansí el cuervo no quedó en su mano nada.4

La version judéo-espagnole des Andanzas y Prodigios de Ben-Sirá est annotée et se complète par un glossaire de mots précis (p. 249-263), mais c’est dans la version castillane que Romero annote les sources littéraires et bibliographiques. On trouve, en plus, deux index - de noms et des cités bibliques - (p. 265-274) et une bibliographie générale (p. 275-280). Romero inclut aussi la relation des variantes textuelles, mais ces huit pages (p. 241-248) peuvent parfaitement être gracieusement réservées aux investigateurs.

Aujourd’hui, les Andanzas y Prodigios de Ben-Sirá mérite une place d’honneur dans nos étagères d’investigateurs ou d’étudiants aussi bien que dans celles des amants de la culture sépharade et des Sépharades. Loin des luttes stériles sur les systèmes de transcription, au delà des jugements imprudents - par véritable méconnaissance -, la littérature judéo-espagnole - dès 1492 jusqu’à nos jours - doit sortir de son cocon familial pour rendre visible sa richesse à l’humanité. Et bien sûr qu’une telle richesse ne concerne pas seulement le folklore ! Il faut absolument la placer là où elle mérite : parmi les plus originales et avancées de son temps. Si nous - les investigateurs, les amateurs et les Sépharades - ne jouons pas le rôle de porte-parole, qui le jouera pour nous ?

Tandis qu’on attend le prochain livre, merci pour ce paisible bouquin, Elena.

Pilar Romeu Ferré
 
 
Notes
 
1 Jérusalem, The Magness Press - The Hebrew University 1984.
 
2 Pourquoi fut créé l’éternuement ?
Pourquoi chien et chat se détestent ? Pour quelle raison le corbeau se déplace en sautillant ?
 
3 L’or doit être martelé, et le jeune, corrigé. Petit feu enflamme nombreuses branches.
Vieillard à la maison, bon signe !
 
4 Pour quelle raison le corbeau se déplace en sautillant ?

Un jour un corbeau vit une colombe se déplaçant plus gracieusement que les autres oiseaux. Sa façon de marcher lui était agréable. Il se dit : “je marcherai comme elle et serai encore meilleur qu’elle”. Les autres oiseaux le regardèrent, riants et méprisants. Il eut honte et se dit : “Je marcherai comme auparavant”. Mais il n’y réussit même pas. Ceci pour illustrer que“celui qui veut le plus se retrouve avec rien.” Et ce corbeau se retrouva avec rien… !

 
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