Revue : Thessalonikeon polis


Thessalonikeon polis
Les marranes portugais et leur rôle dans le développement économique de Salonique au XVIe siècle

Hanna Jacobsohn dans Thessalonikeon Polis n°4 - Février 2001.
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Un bref rappel historique évoque le développement de la métallurgie et de l’industrie textile en Europe occidentale à partir des XIIe/XIIIe siècles et leur essor au milieu du XVe siècle. L’utilisation intensive de l’énergie fournie par les moulins à eau ainsi que des innovations technologiques aboutirent à une augmentation de la production, de la qualité et de la variété des produits.

On voit naître le système capitaliste, où ce sont de riches négociants hommes d’affaires qui financent la production et en contrôlent les différentes étapes, de l’achat des matières premières à la distribution du produit fini. La division du travail s’instaure. On assiste à l’essor d’Anvers comme centre d’activités industrielles et commerciales. Des commerçants de toute l’Europe y accoururent, Amsterdam prenant le relais après 1576.

Le rôle des marranes portugais
dans l’industrie lainière de Salonique
L’heure des marranes était venue. L’arrivée de l’Inquisition au Portugal en 1536 entraîna l’exode massif des marranes vers les Balkans, à la période la plus brillantes du règne de Soliman le Magnifique. Ils trouvèrent à Salonique une communauté juive importante et prospère, déjà installée là, sous gouvernement ottoman depuis un siècle. Celle-ci - comme d’autres établies de longue date dès l’Empire byzantin - était spécialisée dans la production de la soie et de la pourpre, produits de luxe pour les classes supérieures, mais avait pris du retard dans leur distribution et leur commerce. Les Juifs chassés d’Allemagne décident de substituer l’industrie lainière à celle de la soie. L’arrivée des “vagues” de Portugais va lui donner une véritable impulsion, inaugurant une ère de grand développement économique. La prospérité économique apporta aussi l’épanouissement culturel qui fit pendant des siècles de Salonique le foyer de la pensée juive et de l’enseignement rabbinique. L'apport des marranes portugais se ramène à  deux éléments principaux :

• Les capitaux qu’ils avaient apportés et qui leur permettent d’acquérir le monopole de l’industrie lainière (achat de la matière première aux bergers, des matières tinctoriales et de l’alun).

• Les nouvelles méthodes européennes de production qu’ils introduisent, entre autres la division du travail permettant de produire des tissus de qualité à des prix raisonnables.

L’industrie lainière fonctionne comme une coopérative ottomane privilégiée d’ouvriers qui, moyennant le paiement d’une taxe, sont exempts, en qualité de müsellemlik de toute autre imposition ou contribution. Les propriétaires portugais jouissant du monopole avaient la haute main sur l’industrie lainière, toute la population juive de la ville étant organisée en une seule corporation centralisée. Ce système arrangeait aussi le Sultan qui pouvait couvrir ses besoins en tissus de qualité à des prix raisonnables pour les uniformes des Janissaires. Mais, revers de la médaille, le müsellemlik était en quelque sorte enchaîné à un travail spécifique, sans pouvoir aucunement se libérer de cette obligation d’équiper l’armée en uniformes - ni lui, ni ses descendants, s’agissant d’une obligation héréditaire concernant toute la communauté et inscrite dans les “livres royaux”.




Une autre conséquence fâcheuse fut une fracture interne à la communauté. L’accumulation des compétences chez les hommes d’affaires portugais en avait fait des maîtres absolus de tout le secteur de la production, du commerce et des relations avec les autorités. Ils imposèrent des modèles de comportements sociaux, économiques et institutionnels opposés à la tradition ancienne, et un nouveau système de valeurs. Le résultat économique immédiat du système fut la division du travail en “quarante métiers”. à chaque étape de la production on passe désormais d’un ouvrier à un autre. Le riche patron achète la matière première, contrôle de bout en bout toute la ligne de production, et la distribution du produit fini.

Le monopole des matières premières et des installations industrielles

Le monopole de la production impliquant nécessairement le monopole des matières premières et des installations industrielles - concrètement, les moulins à eau suivant les règlements de la coopérative - les matières premières (laine et plantes tinctoriales) sont fournies à l’industrie juive aux prix les plus bas possibles, ne peuvent être vendus à des étrangers, ni faire l’objet de concurrence et de spéculation. Le commerce des matières tinctoriales était particulièrement lucratif, et Grecs et Turcs auraient bien voulu voir abolir ce monopole. De même, pour l’extraction de l’alun, indispensable pour éliminer le suint au lavage et fixer la couleur - surtout le rouge - le Sultan louait les mines à des hommes d’affaires dont beaucoup étaient juifs. Dans les mines comme dans les centres lainiers les marranes avaient apporté la technique perfectionnée des moulins à eau.

Le secteur du cuir

L’essor de l’industrie lainière exigeait des quantités de laine de plus en plus grandes. Les troupeaux de la région de Salonique ne couvraient plus les besoins, on en fit venir de tous les Balkans et même d’Anatolie. D’où un développement de l’élevage, l’extension des cultures fourragères, l’augmentation de la production de lait et des produits laitiers. Le secteur du cuir se développe - une activité dans laquelle beaucoup de juifs s’étaient déjà spécialisés sous l’Empire byzantin, et qui se poursuivit dans plusieurs régions de cet Empire, par exemple à Monastir (Bitola) où les juifs en avaient le monopole.

La métallurgie

En 1536, le Sultan Soliman procéda à la restructuration des mines d’argent des Balkans pour des raisons de productivité, et il en concéda le monopole aux juifs portugais, qui améliorèrent la qualité du fer et du plomb nécessaires à la fabrication des armes et des canons - un domaine où juifs portugais et espagnols étaient passés maîtres.

On peut citer en exemple l’activité de la mine d’argent de Sideroskapha, près de Salonique, d’où l’on extrayait aussi de l’or et du plomb. Le décret de 1536 dynamisa l’activité de la ville, y attirant de nouveaux habitants venus de tous les Balkans. Juifs et chrétiens étaient nombreux à la mine puisque le voyageur français Pierre Bellon - qui visita la région en 1546 - 1549 mentionne l’arrêt du travail dans les mines et les secteurs annexes du vendredi après-midi au lundi matin. Les premiers juifs arrivés à Sideroskapha constituaient une minorité hongroise. C’étaient des ouvriers métallurgistes spécialisés. Peu après leur installation, la ville fut submergée de juifs ibériques, venant essentiellement de Salonique, et la plupart des noms attestent d’une origine portugaise. Là aussi, les riches devinrent des propriétaires jouissant du monopole et introduisirent le système capitaliste européen et la division du travail.

Conséquences économiques
pour l’Empire ottoman

Toutes ces activités généraient des revenus pour l’Empire ottoman, puisqu’elles servaient de base au calcul des contributions et des impôts. Ceux-ci étaient perçus dès le premier stade de la production sur les troupeaux et pâturages ; le transport des produits finis impliquait des taxes sur les routes, les ponts, les ports. La location des mines était également source de revenus. L’état disposait de l’or et de l’argent des mines pour la frappe de ses monnaies tandis que l’industrie lainière de Salonique fournissait l’approvisionnement régulier des uniformes pour les Janissaires.

Il faut noter aussi que les marranes se distinguèrent comme diplomates, médecins, conseillers, en relation avec les représentants européens dans la capitale et les villes de l’Empire - élément non négligeable de leur contribution à la promotion et au développement de l’économie ottomane au XVIème siècle.

                                                                    Lucette Vidal
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