Revues : Cahier du Judaïsme N°7 printemps-été 2000

Cours et parcours maritimes des Sépharades

Au début de l’année dernière, les Cahiers du Judaïsme réunirent leur comité scientifique pour rechercher ensemble le thème central du ou des numéro(s) suivant(s). Après examen de diverses possibilités, l’accord se fit sur une proposition d’Henry Méchoulan constatant combien, pour les Sépharades, la mer fut toujours importante.
D’où le thème de ce numéro, repris ci-dessus.

Mers et Traversées1


Ne pouvant rendre compte en une seule fois de tout ce que contient ce riche numéro, nous avons décidé de nous pencher sur quatre articles : deux études savantes, celles d’Evelyne Oliel-Grausz et d’Esther Benbassa, et deux confessions poétiques, d’Ami Bouganim et Albert Bensoussan.


Cours et parcours maritimes des Séfarades

La science d’Evelyne Oliel-Grausz n’est point contraire à la poésie puisqu’elle s’attache à une histoire qui garde un goût de légende, celle des périples océaniques. L’auteur rappelle que l’épisode fondateur de l’histoire des Nouveaux Chrétiens du Portugal, “le baptême forcé collectif et notoire des juifs portugais”, se déroule dans le port de Lisbonne. Elle évoque l’expulsion d’Oran en 1669, l’embarquement des quatre cent soixante-six juifs célébré au son des cloches, des canons et des actions de grâce. Ces odyssées ne pouvaient se séparer de celles qui les avaient précédées : masses d’exilés faisant voile en 1492 vers l’Empire ottoman, l’Afrique du Nord, l’Italie, puis vers l’Europe du nord-ouest.

Ce qui frappe dans les détails de cette immense aventure, c’est la proximité humaine que réussissaient à maintenir les membres des mêmes familles, à travers des communautés sœurs mais lointaines. Ainsi, nous apprend Evelyne Oliel-Grausz, en décembre 1754 Ester Levy Flores, veuve de Joseph Arias Carvalho, pour s’exonérer de l’obligation d’épouser son beau-frère Jeoshuah Menahem Arias installé à Surinam, accomplit le voyage depuis Amsterdam afin de libérer ce dernier de l’accomplissement de “l’union léviratique” au moyen de la cérémonie du déchaussement, ou halitza. En l’absence de rabbins dans la Nation Surinamienne, les rabbins et parnassim d’Amsterdam avaient investi de la responsabilité de la cérémonie un autre passager du navire, Jacob Henriques de Barios.2

Hélas! à l’arrivée on apprend que le beau-frère a disparu. Il faut deux ans à Ester pour le retrouver et pouvoir enfin déchausser son beau-frère, obtenant ainsi la liberté de convoler avec un autre prétendant. À plusieurs reprises, observe l’auteure, les particularités de cette diaspora en font une “diaspora des fratries”. Une telle anecdote, pourrions-nous observer, tend à révéler que le retour au judaïsme des descendants de conversos s’accompagnait d’une observance rigoureuse, ici sévère, et non de pure façade.

Evelyne Oliel-Grausz nous montre l’échelle mondiale de la solidarité juive depuis les centres séfarades d’Europe occidentale aux XVIIe et XVIIIe siècles, notamment les congrégations du Pydion Shevuim de Venise et Livourne chargées du rachat des captifs. En 1694 une collecte exceptionnelle est organisée par la Nation de Londres pour racheter les 3.000 juifs tombés entre les mains des Tatars de Crimée.3


Les détails concrets de ce que l’auteure appelle les “routes de la fuite” ajoutent au pittoresque des péripéties dignes des meilleurs romans de cape et d’épée. Ainsi, en 1720, la famille du Dr Samuel Ribeiro Nunes au cours d’une réception à laquelle participait le capitaine d’un brigantin anglais, paraît improviser avec quelques invités une visite du navire de ce dernier. Le brigantin prend bientôt la mer pour l’Angleterre, avec toute la famille et tout l’or dont avaient été lestées les ceintures de chacun.4

Cette intimité des Séfarades avec la mer, conclut Evelyne Oliel-Grausz, imposée par les conditions historiques et géographiques d’expansion de la diaspora séfarade, par l’instauration d’un tissu de liens familaux, économiques, communautaires apprivoisant et réduisant l’obstacle des distances navigables, s’incarne dans une multitude de figures, capitaines, armateurs, marins, passagers… L’enquête reste à poursuivre, suggère-t-elle.

Il serait intéressant, pensons-nous, d’approfondir l’activité maritime des juifs ibériques, avant même la Reconquista, et en tous cas leur implication dans l’aventure des grandes découvertes. Combien de Nouveaux Chrétiens dans le Santa Maria de Christophe Colomb?

Des chiffres impressionnants ont été avancés qui restent à confirmer.


 Les marins de Séfarad

Avec Esther Benbassa nous entrons dans la description de toute une société vivante, celle du peuple juif de Salonique, Istanbul, mer Égée, avec les différents métiers du port, où les juifs sont semblables à tous les enfants de Méditerranée. Ces sociétés maritimes ne se sont pas vraiment éteintes; nous les voyons revivre aux États-Unis, notamment à Seattle, avec deux congrégations, l’une turque, l’autre rhodiote, jouant encore un rôle important dans le négoce du poisson. On les a vues encore agir comme marins, dockers, pêcheurs, agents maritimes et autres, participer activement, nous dit l’auteur, “à la conquête de la mer en Palestine”.

Les statuts d’une société de bienfaisance de 1715, fondée par des bateliers stambouliotes propriétaires de leurs barques, nous révèle l’ancienneté de cette activité. La plupart des bateliers occupés à la traversée de la Corne d’Or étaient juifs. L’usage leur permettait de percevoir le vendredi le salaire de leurs courses du samedi. En 1918 à Salonique le nombre de débardeurs, portefaix, bateliers et cochers juifs s’élève globalement à 9000. Le métier de pêcheur s’y transmettait de père en fils. Intéressante recherche étymologique, le terme Saragoussi ou Sarahoussi porté par une de ces dynasties de pêcheurs, semble venir non point de Saragosse en Aragon, mais de Syracuse, en Sicile. En effet la plupart des familles de pêcheurs de Salonique appartenaient à la synagogue sicilienne appelée Sicilya yashan, c’est-à-dire “Ancienne Sicile”. Le nom de Sarahousti a été donné à la période de pêche faste qui précédait Pourim.


Jusqu’en 1923 les juifs saloniciens dominèrent les métiers du port. Vers 1933 quelque trois cents travailleurs de la mer s’installent à Haïfa. En 1936 des dockers saloniciens inaugurent le port de Tel-Aviv et y fondent, dans le quartier sud, “la petite Salonique”. D’Israël aux États-Unis des descendants de Sépharades continuent donc de vivre leur vocation maritime.

Cette étude a le mérite de nous offrir de la vie quotidienne de la société salonicienne et stambouliote une facette pour nous peu connue, mais essentielle. En effet ces gens de la mer pérennisaient en Orient des fonctions qu’ils avaient déjà remplies dans la Péninsule ibérique et en Sicile. C’est un fait constant de l’émigration au sein même du monde méditerranéen que de présenter moins d’occasions de dépaysement qu’ailleurs. Non seulement ce peuple découvrait dans les terres d’accueil un climat voisin, mais il y trouvait les mêmes produits : huile d’olive, légumes, fruits, vigne, poissons, et pouvait se livrer aux mêmes activités.

Le syndrome de Mogador

“L’Histoire a laissé derrière elle une cité transie et languide qui, se cherchant une raison, se prête à toutes les vocations. Une vieille ou jeune ville, voilée de murailles derrière lesquelles persistent, incandescentes, toutes sortes de liaisons, rancies par le vent et par ses démons.”

Désormais Mogador est une ville-relais dans l’errance et l’émigration. Heureusement quelques artistes et artisans s’arriment à elle par de solides amarres. Le touriste de passage ne voit là que “désuète grandeur”. Il ne comprend pas que cette petite ville à l’écart des grandes voies, s’est donnée des murailles. Nostalgie d’un grand passé qui ne vit plus que dans les mémoires et l’imagination. Nostalgie d’une vie juive articulée à ce prestigieux passé, puis disparue.

Les larmes de Job

Albert Bensoussan remonte à l’Exode pour enraciner la tradition maritime du peuple hébreu.

Hébreux : ceux qui ont passé les flots. Mais ses propos s’attachent surtout à l’enfant qu’il fut dans ce grand port d’Alger : “Pour le reste, la mer faisait notre bonheur, et dès le printemps, pour peu que les cours finissent à seize heures, nous sortions en courant du Lycée Gauthier, dans le quartier de Mustapha, et nos longues foulées nous menaient en moins de deux à l’Agha où le passeur, pour quelques sous, nous transportait sur le môle et là, du haut des blocs de ciment, nous plongions à l’envi dans la mer”. La descriptions des provisions de pique-nique : poivrons séchés, hasbane (poche de tripe farcie de riz au hachis parfumé de gingembre), boulettes au cumin, confit de courgettes, oranges, pommes trempées dans le miel, le tout sur la grande nappe brodée posée sur l’herbe à l’ombre d’un ricin; la bénédiction du pain et du vin par le père, l’eau fraîche de la source, miracle à l’heure de grande chaleur, toutes ces évocations sont à la fois pour lui joie et chagrin, mais lui permettent de revivre sa quête de la mère juive. Une vraie réflexion de fils juif à propos de ses parents : “C’est vrai qu’après leur mort, nous nous sentions tous coupables.”

Lionel Lévy

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