Crypto-Judaism and the Spanish Inquisition

Michael Alpert

Crypto-Judaism and 
the Spanish Inquisition1


C’est à Michèle Escamilla, la grande spécialiste française de l’Inquisition espagnole que nous avons confié le soin de commenter ce très beau travail de son collègue britannique. Nul ne pouvait être plus qualifié qu’elle pour en rendre compte.2

Michael Alpert, professeur d’Histoire Moderne et Contemporaine à l’Université de Westminster à Londres, spécialiste de l’Espagne, est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la Guerre Civile espagnole de 1936, et à l’Espagne classique - l’Espagne du Siècle d’Or, selon la formule consacrée - et plus particulièrement au grand thème du crypto-judaïsme et de l’Inquisition, auquel il a consacré plusieurs travaux importants.
 

Le présent ouvrage tout récent fait en quelque sorte le point sur la question. En effet, l’auteur s’appuie à la fois sur une documentation originale, à travers le fonds inquisitorial conservé pour l’essentiel dans les Archives Nationales de Madrid (mais aussi, pour partie, dans les Archives Diocésaines de Cuenca), et sur une riche bibliographie actualisée, les publications sur ce sujet, déjà nombreuses, s’étant multipliées au cours des dernières décennies ; une bibliographie qui va des grands fondateurs comme J. A. Llorente,
H. C. Lea, J. Caro Baroja, A. Domínguez Ortiz, C. Roth, I. S. Révah, jusqu’aux plus contemporains comme C. Amiel, B. Bennassar,
H. Beinart, Y. Kaplan, S. Haliczer, G. Nahon, H. Méchoulan, J.P. Dedieu, Y. Yerushalmi, et d’autres. Il fait aussi appel à des sources rarement sollicitées par les historiens de l’Inquisition, comme les Responsas des rabbins aux communautés qui s’interrogeaient sur tel ou tel point délicat ; notamment lorsque, définissant d’entrée le crypto-judaïsme, l’auteur tente de cerner et de discerner la conception que pouvaient en avoir non seulement l’Eglise et l’Espagnol moyen de l’époque, mais aussi les Juifs qui vivaient à l’étranger, quel regard portaient ces autorités juives sur les convertis malgré eux - ou anussim - : indulgents au départ, lorsque commença la double persécution, politique et religieuse, à la fin du XVe siècle, car ils voyaient en eux des “Enfants captifs au milieu des gentils” selon la formule talmudique, les rabbins se montrèrent ensuite critiques et réservés, les conversos conservant, après plusieurs générations, des traces de moins en moins délébiles de la culture chrétienne ainsi [sur]imposée.

L’ouvrage, organisé en dix chapitres, embrasse une période qui va de la fin du XVe siècle (fondation de l’Inquisition dans les royaumes de Castille et de la Couronne d’Aragon) au milieu du XVIIIe, où l’Institution inquisitoriale ayant enfin atteint son but (en matière de crypto-judaïsme s’entend) dans les années 1720-1725 avec la dernière grande vague de répression, s’éteignit en Espagne, puisque le crypto-judaïsme avait été éradiqué, même si le tribunal devait rester en activité (certes très ralentie) jusqu’au début du XIXe siècle. 













L’étude du professeur Michael Alpert s’articule selon trois axes principaux ; d’abord, en bonne logique, sur un rappel des origines historiques, conjoncturelles, des causes de l’apparition et du développement - au niveau espagnol d’abord puis bientôt péninsulaire - de cette pratique cryptique, alors que le judaïsme avait droit de cité depuis un bon millénaire dans ces territoires, même si la tolérance des autorités avait varié selon les temps et les lieux. évoquant par ailleurs l’instrument de la répression, l’auteur analyse l’émergence du phénomène inquisitorial, à la fois en rupture et en continuité par rapport au modèle médiéval, à travers la création du tribunal du Saint-Office, dont il souligne la spécificité de la procédure (depuis la pratique du secret jusqu’à l’autodafé public), et ce qu’elle impliquait pour les condamnés. Enfin, l’analyse de cas individuels, situés pour la plupart mais non exclusivement aux XVIIe et XVIIIe siècles, qui permettent de saisir les vicissitudes et, partant, la survivance d’un crypto-judaïsme de huitième génération ou plus, et tout ce que cela supposait à la fois d’inévitable éloignement des sources vives du judaïsme et de viscérale fidélité à une foi ancestrale, malgré le risque - et quel risque ! - encouru en permanence.Michael Alpert retrace ainsi dans son dernier chapitre (Which he did in obedience to the Law of Moses) les pratiques, les gestes, les attitudes par lesquels se traduisait - et parfois se trahissait - le crypto-judaïsme espagnol.

Quoique l’étude porte comme le titre même l’indique sur l’Inquisition espagnole, l’auteur n’hésite pas à en franchir les limites pour suivre, comme la réalité historique l’imposait, les Nouveaux-chrétiens crypto-judaïsants de part et d’autre de la frontière - alors littéralement vitale pour eux - qui séparait les royaumes espagnols du royaume portugais, en évoquant notamment dans son troisième chapitre (Portuguese New Christians Move into Spain) la présence des “Portugais de la Nation” dans l’Espagne de Philippe IV et du Comte-Duc d’Olivares ; de même (chapitres IV, V –Lives of Secret Jews Inside and Outside Spain : Splits in the Rouen Community–, et VI) nous sortons grâce à lui de la Péninsule avec ceux qui, ayant choisi l’exil, parvenaient à rejoindre la Diaspora, à Bayonne ou à Rouen mais aussi en Turquie. Quant à ceux qui, par choix ou par nécessité, demeuraient en Espagne, sous le regard durement insistant du Saint-Office, nous les voyons vivre et travailler, mais aussi souffrir et, pour certains d’entre eux, mourir.

Sur un tel sujet, que des milliers de pages n’ont pas encore épuisé, personne ne saurait être exhaustif. 
Mais, tout en restant dans les limites du raisonnable - ou du supportable, pour un lecteur non spécialiste - avec ses 246 pages, ce livre en offre une excellente synthèse, dans laquelle l’auteur a su mêler et savamment doser le général et le particulier pour redonner vie, chair et souffle aux personnes évoquées ; et ce par un recours fréquent à l’étude de cas : groupes (les grands financiers, les juifs de Bayonne, la communauté de Rouen, etc), familles (les Cortizos, les Cansinos, Beatriz de Luna alias Gracia Méndez et les siens, etc.), ou individus, au sort souvent tragique (Gonzalo Paez de Paiba, Juana de la Peña, Diego López Duro ou Leonor Margarita de Yuste, et bien d’autres), que l’auteur accompagne parfois jusqu’au bûcher ; des évocations toujours impressionnantes, dans la nudité de la vérité historique.

On ne saurait également trop souligner la pondération et le manifeste souci d’objectivité du professeur Michael Alpert qui, sans cesse, remet en perspective le phénomène inquisitorial, replaçant chaque événement évoqué dans son contexte historique et idéologique ; cela apparaît dès l’introduction où, définissant les termes et les concepts, il pose la question cruciale : How Jewish were the converts ? Race or religion ? (comment étaient juifs les convertis ? par race, ou par religion ?) et tout particulièrement lorsqu’au moment de conclure il aborde avec circonspection et délicatesse le thème de la religious liberty et la pathétique question - Was the Inquisition “wrong” ? - sur la justification de cette exceptionnelle juridiction.

Le professeur Michael Alpert offre là un beau travail, rigoureusement documenté, clairement structuré, qui parvient - ce n’est pas un moindre mérite - à donner une vue tout ensemble panoramique et ponctuelle d’une question aussi vaste que difficile. Cet ouvrage, qui satisfait aussi bien l’exigence du spécialiste que la curiosité du profane, mériterait d’être traduit dans notre langue, car le public français - contrairement à l’espagnol - dispose d’assez peu d’ouvrages qui fassent le tour de ce sujet en un nombre raisonnable de pages. Une étude dense, précise et claire, vivante ; l’approche scientifique et mesurée d’une question passionnante, que l’historien doit aborder sans parti pris et sans passion, mais non sans compassion : tel est cet excellent ouvrage que saura apprécier toute personne s’intéressant au crypto-judaïsme en particulier ou à l’Inquisition en général ; mais aussi toute personne cherchant à approfondir sa connaissance de l’Espagne classique, car elle y trouvera matière à une enrichissante réflexion.

Michèle Escamilla
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