Prigioniero del papa re - David I. Kertzer

Prisonnier du pape-roi. Histoire d’Edgardo Mortara, juif ravi à l’âge de six ans par la Sainte Église Romaine dans le Bologne de 1858
1997 Édition américaine chez A. Knopf Inc, 350 pages.
édition italienne chez Rizzoli à Milan.

Il y a longtemps que nous voulions commenter le livre de David Kertzer. Nous sommes en pleine actualité. La presse retentit des protestations de tous les esprits libéraux face à l’incroyable béatification de celui que l’Histoire retiendra comme le symbole d’une église médiévale et entêtée, le pape Pie IX, coupable, en plein siècle des progrès, d’avoir ravi un enfant à sa famille légitime, non content d’avoir rétabli le ghetto. Un demi-siècle de patient dialogue entre catholiques et juifs de bonne volonté, aboutissant à Vatican II et aux sincères et récentes repentances est remis en cause. Le cardinal Ratzinger a revêtu le masque de l’altière bonne conscience de l’Église pour affirmer que le pape contesté n’avait été que le défenseur de “la civilisation chrétienne”. De quelle civilisation s’agit-il ? Kertzer nous l’explique mieux que personne.

S’il fallait prouver que conciles ou repentances ne font pas l’Histoire, il nous suffirait de reprojeter à la télévision le visage du préfet de la Congrégation de la foi, le cardinal Ratzinger, l’expression dure et fermée, balayant d’une autorité glacée toutes protestations pour proclamer le bien fondé de la béatification du pape Pie IX,  “défenseur de la civilisation chrétienne”.

“Le présent, aimait à dire Braudel, ne s’explique que par le passé, un passé relativement lointain”. Et quand on parle de l’église catholique et de sa domination, quelles que soient les évolutions réconfortantes, la sincérité des dialogues actuels, le passé pèse d’un poids exceptionnel et surprenant. On a beau théoriquement le savoir, on s’étonne en effet que ce poids soit assez lourd pour que, en dépit de la modernité non déniable de bien des évêques, les héritiers du pire cléricalisme du XIXe siècle participent toujours pleinement au pouvoir, et puissent nous affirmer aujourd’hui encore au nom de leur église : oui, le Pape Pie IX n’a fait que défendre la civilisation chrétienne quand il ravissait à ses parents à l’âge de six ans, en 1858 à Bologne, l’enfant Edgardo Mortara. La raison morale et juridique invoquée pour un tel forfait ? Une domestique ignorante le voyant malade, à l’insu des parents et croyant bien faire, l’avait baptisé elle-même par quelques gouttes d’eau de puits, se confessant ensuite à son prêtre. Ce dernier fit remonter l’information jusqu’à l’inquisiteur, puis au souverain pontife qui, vu l’urgence, fit enlever l’enfant par les carabiniers, la nuit tombée. Malgré les supplications des père, mère et sœurs, les protestations de toutes les têtes couronnées, Napoléon III, François-Joseph, Victoria, Pie IX n’en démordit pas. L’enfant ne serait rendu que si les parents acceptaient eux aussi leur conversion. Sans quoi il était à craindre que les époux Mortara l’élèveraient dans leur propre religion, crime irréparable dès lors qu’il était devenu, malgré lui et malgré eux, chrétien. En foi de quoi, et pour l’amour qu’il portait à Edgardo, Pie IX l’adopta, lui donnant son propre prénom, Pio.

Peu de juifs de nos jours, encore moins de chrétiens, ont une bonne connaissance, ou même une connaissance tout court, de ce caso Mortara.1 C’est sans doute pourquoi, furieuse que l’état de l’opinion lui ait volé la béatification de Pie XII, l’aile conservatrice – pour ne pas dire réactionnaire – de la Curie a pris cette fois l’opinion de court. Au sommet, l’église lui aura concédé cette satisfaction : pour ne pas lui infliger l’humiliation d’une béatification “Jean XXIII sec”,  se croyant ici de surcroît à l’abri des tempêtes qu’aurait soulevé un “Saint Pie XII”, elle a trouvé un joker : Saint Pie IX.

Ne l’ignorons pas : dans cette branche autoritaire du catholicisme, le seul fait pour un non catholique de donner son sentiment sur l’opportunité d’une béatification est vu comme une intolérable immixtion.2 Rien ne nous empêchera cependant de trouver et de déclarer choquante et coupable cette décision en ce qu’elle légitime rétroactivement un cruel rapt d’enfant ; et de la croire inopportune par son aspect provocateur, sans compter les gages offerts ainsi aux plus passéistes et arrogants des intégristes.


    Tout non initié abordant cette affaire marque d’abord son étonnement : quoi ? en 1858, en pleine Europe, de telles pratiques médiévales ? Et sa surprise s’accroîtra en apprenant qu’à l’époque, malgré les protestations fermes des monarchies catholiques, France, Autriche, Savoie, toute l’opinion cléricale en France, en Autriche, en Italie, manifestait son soutien au pape, alors que les catholiques libéraux, il faut les saluer, même en Espagne, exprimaient leur désaccord. Examinons le pauvre “argumentaire” de la Civiltà Cattolica, organe de la Compagnie de Jésus, ayant présent à l’esprit qu’il était celui des milieux catholiques français et de leur presse,  dans leur majorité :

“La loi civile ne dispose-t-elle pas qu’au père dénaturé et homicide on soustrait le fils pour garantir sa vie ? Et pourquoi donc serait-il injuste de faire pour la vie éternelle d’une créature humaine ce qu’il aurait paru très juste de faire pour sa vie temporelle ?”

“Cela vous paraîtrait-il beau et généreux d’abandonner cette pauvre créature faible et solitaire et de la jeter au sein d’une famille “judaïque”, laquelle, sans ambage, se déclare prête à employer tous moyens de ruse, de persuasion, et peut-être encore de violence, pour le pousser, en un triomphe facile, à l’apostasie ?”

Et voulant méconnaître l’amour meurtri des parents, la Civiltà Cattolica expliquait ainsi leur apparent désespoir : “Ils font les désespérés, non point parce qu’on leur a temporairement soustrait un de leurs huit enfants ; alors que même ainsi, il leur en reste sept à la maison (sic !), mais parce que c’est l’Église catholique qui l’a gagné.” A l’occasion d’une autre affaire de rapt d’enfant juif, l’enfant Montel, le comte Rayneval, ambassadeur au Saint-Siège, avait décrit ainsi l’état d’esprit des cercles dirigeants romains : “J’ai pu noter à propos de cette affaire, que la haine et le mépris contre la race juive, même chez les esprits les plus éclairés, se perpétuent ici dans toute leur force.”

N’y aurait-il que l’affaire Mortara d’inscrite dans les pages noires de l’histoire de l’Église – celles-là mêmes qui justifiaient toutes les “repentances” –, que la béatification mériterait notre indignation. Mais ce fait ne peut s’isoler de son environnement néfaste. D’autres enfants avaient été l’objet des mêmes agissements. Peu après, en 1864, sous le même pape, le fils d’un petit cordonnier de Rome, Giuseppe Coen, était enlevé pour être placé dans une maison de catéchumènes, sans plus jamais revoir ses parents. Comme le petit Mortara, dûment formé par les pères, il fit une carrière ecclésiastique.3 Mais surtout le pape Pie IX fut l’artisan du retour à l’ancien régime par la “désémancipation” des juifs, effaçant tous les acquis de la période française. 

Resituons ce que représenta pour les juifs romains l’arrivée des troupes de Bonaparte, et donnons la parole à David I. Kertzer :

“Même les juifs virent s’avancer un monde nouveau quand les troupes françaises qui envahissaient le continent au nom de la nouvelle trinité: Liberté, Égalité, Fraternité, défoncèrent les portes du ghetto et les brûlèrent en un bûcher purificateur pour l’édification du peuple.”

Les papes n’attendaient que la défaite française, ardemment souhaitée, pour revenir au bon vieux temps : rétablissement du ghetto, dès 1814, et des incapacités civiles et professionnelles. Durant le carnaval, les rabbins étaient tenus de se présenter en costume grotesque, vêtus de noir en caleçons courts, une pèlerine (mantellino volante) et une espèce de cravate pendant sur la poitrine, servant de cible à la foule railleuse. Tous les usages associés à la modernité furent prohibés, par exemple les vaccinations contre la variole. Des juridictions d’exception furent créées pour la répression des patriotes. Des centaines de condamnations furent prononcées dont certaines à la peine de mort. Sur le plan des mœurs une impitoyable législation contraignait les filles-mères à remettre leur enfant à l’œuvre dite des bastardini. La simple vue d’un enfant naturel aurait été source de scandale public.

C’est sans doute tout cela que Mgr Ratzinger appelle “défense de la civilisation chrétienne”.



    René Rémond, catholique libéral proche de la hiérarchie catholique française, a montré que l’anticléricalisme en France s’est surtout nourri du cléricalisme. Et l’exemple le plus frappant qu’il énonce est celui de l’affaire Mortara. “On ne pouvait imaginer, écrit-il, démonstration plus éclatante de la pérennité et de la prétention de l’Église sur les âmes. Le conflit entre les droits de la famille et les prétentions cléricales, les affrontements entre la famille naturelle et la société ecclésiale, la méconnaissance des sentiments les plus élémentaires, l’inhumanité de la façon de procéder, tout était réuni pour mobiliser l’opinion et revigorer l’anticléricalisme.” Plus loin il observe :

“Or, les défenseurs du catholicisme, loin de prendre leurs distances par rapport à l’attitude prise par les autorités romaines, épousèrent leur cause et s’attachèrent à démontrer qu’elles avaient agi en étroite conformité avec le droit canon et que tout autre comportement eût été contraire au devoir envers la vérité”.4

L’ouvrage de René Rémond, rigoureux et équilibré reste malgré tout l’œuvre d’un catholique de qualité mais d’appareil, reconnaissant la responsabilité du cléricalisme lui-même dans cet anticléricalisme républicain qu’il déplore. Mais le tableau s’avère plus mesuré dans la dénonciation de la tyrannie romaine que dans celle des outrances de ses adversaires. Oui, l’affaire Mortara y est exposée objectivement. Pourtant, sous la plume de l’auteur, on sent non la fustigation, mais l’inconfort, comme si ses quatre pages de texte sur cette immense affaire s’étaient trouvées quasi stérilisées par ce qui leur manquait : une saine explosion d’indignation. Mais fustige-t-on un pape ?  Kertzer, qui n’a certainement pas lu Rémond, affirme que pour les historiens de l’Église l’affaire Mortara a une certaine importance, mais que leur intérêt (il cite Giacomo Martina et Roger Aubert) se concentre surtout sur l’impact négatif qu’elle eut sur l’Église.

Le seul livre que mérite la dimension de l’affaire est bien celui de David. I. Kertzer. On ne peut le résumer tant est grande sa richesse.Il n’est malheureusement pas encore traduit en France. Si l’on veut que ce mauvais coup, la béatification de Pie IX, ne passe pas à la trappe, il faut pourtant le lire d’urgence : en anglais, ceux qui le peuvent, en italien quelques autres. Mais que vite un éditeur français se propose. Il aura des lecteurs. Ce livre m’a révélé ce qu’aucun autre n’avait dit. Ce dernier épisode de l’affaire ou le père Mortara, bien des années plus tard, vieilli par ses épreuves, fut injustement accusé par une rumeur calomnieuse du meurtre d’une autre employée qui, sous le coup de difficultés sentimentales, s’était défenestrée. Il subit le calvaire qui attendait un Dreyfus. Emprisonné, condamné une première fois, puis acquitté solennellement par la Cour d’Appel, sa pleine innocence étant démontrée, il mourut peu après de lassitude et de chagrin.

Kertzer dédie son œuvre à la mémoire de son père, rabbin aumônier de l’armée américaine qui participa à la libération de Rome, le 4 juin 1944, et y célébra le 9 juin, conjointement avec le Grand Rabbin, devant une foule de quatre mille personnes, le premier office dans la synagogue centrale réaffectée. Un soldat américain d’origine romaine, ignorant le sort de ses parents restés en Italie, demanda à l’aumônier s’il pouvait vérifier s’ils ne se trouvaient pas là. Le rabbin Kertzer pria le soldat de rester à ses côtés durant l’office. Un cri de joie éclata aussitôt dans l’assistance, celui de la mère accourant pour embrasser son fils. Sans doute ce souvenir a-t-il contribué à faire naître en David Kertzer sa grande affection pour l’Italie et les Juifs italiens, qu’il proclame et explique. Car Kertzer montre une connaissance approfondie de l’Italie du progrès, celle du Risorgimento. Sans doute la noble attitude que fut alors celle des pères de l’Italie moderne explique-t-elle le patriotisme que devaient manifester, jusqu’à la volte-face mussolinienne, les communautés juives d’Italie.

 Lionel Lévy

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