Poésie & Mémoire - Le violon de Jacques

Ce poème inédit, écrit par Jean-Yves Laneurie le 29 mars 1998, a été lu par l’auteur, le jour même, dans l’amphithéâtre de l’Université de Cracovie, en présence du Doyen de l’Université et du Consul général de France, à l’issue d’un voyage à Auschwitz organisé par l’association Mnémosyne1 de Lyon. 150 élèves et étudiants participaient à ce voyage, accompagnés de certains de leurs professeurs d’Histoire, du père Patrick Desbois, de quatre historiens, de quatre anciens déportés parmi lesquels Jacques Stroumsa, Salonicien, qui fut premier violon de l’orchestre d’Auschwitz. à divers moments de la visite, le groupe s’est arrêté, et Jacques a joué de son instrument…

Cette page se veut également une réaction à une opinion exprimée dans une revue, juive pourtant, recensée en pages 13 et 14 de ce numéro.

NDLR



Ensemble… à Auschwitz-Birkenau, le 29 mars 1998

Quelques lignes de tristesse,

Quelques lignes de détresse,

Quelques lignes de tendresse…


Le violon de Jacques

Il y a des jours qui comptent
comme une vie,

Il y avait ceux qui croyaient au ciel
et ceux qui n’y croyaient pas.

Il y avait les yeux qui s’agrandissaient
et les cœurs qui se serraient.

Il y avait du soleil sur le lieu
de la Nuit du Monde.

Il y avait des chaussures entassées
et les rails qui saignent le camp.

Il y avait des cheminées pour évacuer
la cendre des enfants.

Mais il y avait… le violon de Jacques.

Il y avait la salle des tortures, les cachots
et les barreaux.

Il y avait des numéros sur les valises
et sur les bras des hommes.

Il y avait les latrines alignées, les miradors
et les barbelés.

Mais il y avait… le violon de Jacques.

Il y avait les potences, les prisons,
les douches et le Zyklon B.

Il y avait la rampe, la sélection
et les baraquements.

Mais il y avait… le violon de Jacques.

Il y avait, suivant nos pas, tous ces yeux
hagards que nous ne connaîtrons pas.

Et peut-être, ma Maman et mon Papa.


Il y avait, tout autour de nous, cette souffrance
indicible et cette désespérance.

Mais il y avait… le violon de Jacques.

Il y avait le violon de Jacques.

Il y avait aussi, pour nous tous, le regard
cent fois maternel de Renée2,

Et la vibration des souvenirs et l’extraordinaire
foi dans la vie de Benjamin2 et d’Henry2.

Cinquante ans plus tôt, ils avaient pourtant fait
ce même voyage qui aurait dû être sans retour.

Il y avait les historiens qui vous ont parlé
et qui vous ont écoutés, les étudiants
qui vous ont entourés, assistés.

Il y avait Florent et Bertrand, omniprésents,
les 22 ans de Claire et la juste indignation
des yeux de Geneviève,

Il y avait les larmes tendres des unes
et le questionnement avide des autres.

Il y avait nous tous, hier soir,  resserrés autour… du violon de Jacques.

Alors vous pourrez dire, vous souvenant
de cette journée qui compte comme une vie,

Vous pourrez dire, nous pourrons dire,  peut-être, parce que sur ce lieu de Mémoire,
nous avions plus que jamais besoin de la chaleur des vivants,

Nous pourrons dire ensemble que,
sur ce lieu de Mémoire…

…nous nous sommes tant aimés !

Jean-Yves Laneurie

Comments