Revues : Cronika & Lo Nishkach

Comme d’habitude Bernard Pierron étudie pour nous diverses revues en langues étrangères :


Cronica,1 dans son numéro 159 de janvier - février 1999. Soledad Fernandez-Paparsenou intitule son article (en grec) : Sépharade chante  à Salonique, la capitale de la culture européenne l’an dernier. (p. 16 à 23)

Soledad Fernandez-Paparsenou, animée de la nostalgie de son enfance, entreprend de passer en revue l'histoire et la nature du chant sépharade en partant de l'Antiquité ibérique. C'est dans le cadre de la péninsule, véritable creuset culturel, qu'apparaît entre les XIème et XIIème siècles le romancero qui n'appartient pas seulement à la mémoire juive mais également à celle des peuples des diverses provinces d'Espagne et des pays d'Amérique latine. Durant les 500 années de coexistence avec les Grecs, le chant populaire des expulsés sépharades a subi l'influence de la chanson démotique et cette tradition s'est épanouie avec bonheur dans la ville de Salonique. Dans une étude très détaillée Mme Fernandez-Paparsenou analyse les différents thèmes de ces chansons qui tout en ensoleillant la vie des Juifs saloniciens constituaient également leur mémoire : mémoire de leurs errances, de leur nostalgie pour l'Espagne, mais aussi de leur vie quotidienne dans leur nouvelle patrie.

Elle souligne également l'importance de l'amour et du personnage féminin : celui de la mère, de l'épouse et de la fille. La femme est en fait un élément fondamental de la culture sépharade : c'est elle qui dans le cadre du foyer où elle règne en tant que mère et épouse, entretient les traditions, la langue et le chant, les transmet de génération en génération. C'est dans cette optique féminine que l'auteur de l'article reprend un à un les thèmes principaux du chant sépharade à Salonique : la berceuse (“Durme hermoso hijico”, “Durme, durme hermosa doncella”, “Dotorico tu te heras”) le chant de mariage (“Ya salio de la mar la galana”, “Ya traemos la vaca”) , le chant d'amour (“Madre, madre que me matan”, “A la una yo naci”, “Caminando por la plasa” etc.), les chansons de la femme en couches (“La parida”, “Oh, que mueve meses”) et les chants relatifs à la foi juive, à la gloire du Dieu d'Israël et des Pères.

En conclusion de son travail sur cette sorte de miracle que constitue l'interpénétration de cultures aussi différentes que les cultures juive, espagnole et grecque - et nous pourrions ajouter turque puisqu'elle est ici absolument passée sous silence alors que son influence sur la musique balkanique n'est plus à démontrer -, Soledad Fernandez cite une phrase du musicologue Markos Dragoumis qui résume parfaitement ce phénomène : “… ce qui est important ce n'est pas tant à qui a été fait l'emprunt et par qui (habituellement celui qui donne reçoit également en échange), que le fait que la beauté (en particulier en musique) est plus forte que le parti pris et souvent parvient à rapprocher ce qui semble ne pouvoir l'être.”

Bernard Pierron


Lo Nishkach ! - N’oublions pas !  Volume 14 - 1999 - (en hébreu)

Le 14ème bulletin de la publication “N’oublions pas !” éditée à Tel-Aviv par Shmuel Refael et qui traite du judaïsme grec nous offre cette année encore un riche éventail d’articles culturels, historiques, sociologiques et littéraires.

Le recueil s’ouvre, comme pour appeler à la vigilance, sur le compte-rendu d’une réunion “secrète” de néo-nazis dans les environs de Salonique en décembre 1998. L’ampleur de ce mouvement, mais aussi l’ignorance apparente des autorités quant aux responsables et aux motivations de cette grande réunion peuvent inquiéter.
Il s’agirait en fait d’une manifestation mondiale, car outre les représentants des organisations grecques de Trikala, Lamia, Xanthi, Kavala et Athènes, des membres de groupuscules fascistes espagnols, allemands, danois, italiens, américains et sud-africains y auraient participé afin de préparer les activités néo-nazies des années 2000. Quelques personnalités marquantes du mouvement dont les noms nous restent inconnus auraient apporté leur contribution et leur charisme à cette fête essentiellement fréquentée par des jeunes gens arborant des tenues sans équivoque - treillis militaires et chemises noires décorées de croix gammées - et acclamant le nom d’Adolphe Hitler.2

Deux témoignages de la barbarie à laquelle est étroitement lié le nom de ce dernier nous sont fournis parallèlement dans la publication israélienne. Il s’agit de deux brefs récits, l’un d’une survivante sépharade yougoslave, Niza Dori, et l’autre d’une grecque de Corfou, Natta Gattegno-Osmo. Les parcours différents de ces deux jeunes femmes aboutissent pour la première à Bergen-Belsen et pour la seconde à Auschwitz. Niza Dori, parlant le serbo-croate et le judéo-espagnol, part à la recherche de son époux dont elle a été séparée par les événements. Elle le retrouvera en Albanie où sans argent ni papiers elle bénéficiera de l’aide de la population “qui éprouvait une nette sympathie pour les Juifs”, avant d’être arrêtée par les Allemands et déportée. Quant à Natta Gattegno-Osmo, déportée avec son père et sa mère depuis Corfou à travers la Bulgarie et la Hongrie, son récit est remarquable par la précision de la description qu’elle fait de son arrivée au camp d’Auschwitz. Et cette sobriété, malgré le recul que semble vouloir prendre la narratrice par rapport à ce cauchemar, dissimule mal les blessures laissées par cette longue détention et par la perte de ses proches.3

Shmuel Refael lui-même, dans ce numéro de “N’oublions pas !” nous offre un article intéressant sur le sionisme et l’émigration en Palestine des Saloniciens. Parallèlement à l’histoire de cette émigration à compter du XVIIème siècle, il propose un synopsis du développement de la communauté juive de la ville de Salonique connue sous le nom de “Jérusalem des Balkans” ou même de “Palestine”, dans l’Empire ottoman puis sous l’administration grecque, en soulignant les modifications des conditions de vie des Juifs avec pour résultat une importante émigration. À partir de 1912 il distingue trois vagues d’immigration en Palestine : 1912 - 1914 ; 1930 - 1939 ; 1946 - 1948.

1912

Le mouvement sioniste s’implante solidement dans la ville alors que l’intérêt pour la Palestine s’accroît, intérêt auquel contribuent les visites de personnalités comme Ben-Tsion Mossinson ou Ben-Tsion Katz. En 1914 quatre-vingt-dix personnes environ émigrèrent en Palestine, pour la plupart des commerçants qui eurent bien des difficultés à s’adapter dans ce pays nouveau où primait l’agriculture. Notons également la tentative de Yitshak Ben-Zvi, la même année, pour engager des marins de Salonique à venir exercer leur métier à Jaffa. Il réussit à en convaincre une dizaine. Les formalités prirent plusieurs mois si bien que lorsque la première guerre mondiale éclata le projet tomba à l’eau et seulement deux Saloniciens sur les dix gagnèrent Jaffa. L’immigration organisée ne semblant guère être du goût des Saloniciens, certains pensèrent qu’il valait mieux envoyer en Palestine des groupes d’étudiants afin qu’ils y parachèvent leurs études. Grâce aux efforts de Yitshak Epstein, quelques élèves du Talmud-Tora allèrent compléter leur cursus au lycée de Tel-Aviv. Quelques-uns de ces jeunes gens s’installèrent même définitivement en terre d’Israël. Cette vague d’immigration n’était certes pas importante; les Saloniciens choisirent principalement les villes côtières sans créer de noyaux spécifiques : ils sont artisans, commerçants, intellectuels et restent très attachés à leur culture sépharade.



Immigration des marins et pêcheurs

(1930 - 1939)

En 1914 puis en 1925 des tentatives réitérées pour inciter les marins saloniciens à immigrer en Palestine se soldent par un nouvel échec. Il devenait pourtant urgent pour les sionistes de grossir la minorité juive de 56000 âmes noyée dans une population arabe de centaines de milliers de personnes.4

À partir des années trente la montée de l’antisémitisme à Salonique va accélérer ce mouvement d’émigration. Le pogrom de Campbell de sinistre mémoire, les attaques répétées de journaux tels que la Makedonia  qui exprime et défend des opinions extrémistes manifestées principalement par des associations à coloration fasciste dont les Trois Epsilon (Union Nationale de Grèce), sont à l’origine de l’émigration de plus de 10000 personnes, parmi lesquelles de nombreux marins, pour diverses destinations dont la Palestine. Ce sont ces hommes de la mer qui ont donné vie au port de Tel-Aviv où ils se sont installés dans les quartiers sud “Chapiro”, “Florentin” etc. Les Juifs de Grèce fondèrent également, exemple rare, un moshav appelé “Tsour Moché” dont l’effectif fut grossi par d’autres immigrants en provenance de Bulgarie et de Turquie. Dans leur grande majorité les Saloniciens optèrent pour la vie urbaine et les quartiers qu’ils fondèrent à Tel-Aviv furent appelés “la Petite Salonique”.

Les survivants de la Choah de Salonique en route pour la Palestine


Au lendemain de la Choah les quelques survivants des camps de la mort ne retrouvèrent pas Salonique telle qu’ils l’avaient quittée. Leurs biens, quelle qu’en soit l’importance, étaient passés entre des mains grecques, sans grand espoir pour eux de les récupérer. Entre 1946 et 1948 quelques centaines d’entre eux décidèrent d’émigrer en Palestine. Après ce qu’ils avaient vécu et dont la plupart se refusaient encore à parler, leur installation en terre d’Israël, dans une société qui leur était étrangère ne fut pas des plus faciles.5

Citons également ici deux autres rubriques intitulées “Folklore des Juifs de Grèce”6 et  “La page des livres”7. Dans la première, Y. Haguel se rappelle certaines expressions judéo-espagnoles de son enfance : Kon los çikures en la mano : “avec les cordons à la main” c’est-à-dire “très pressé” : les caleçons d’hommes s’attachaient à l’aide de cordons et dans les moments de grande hâte on n’avait guère le temps de les nouer8 ; No kayo el asukar a la agua : “le sucre n’est pas tombé à l’eau”, le malheur n’est pas si terrible. Il arrivait, dans le port de Salonique que les portefaix laissent tomber un colis à la mer et le dommage était d’autant plus grave que le colis contenait du sucre ; Tyene la kara fyel komo si le undyo la maona : il a le teint bilieux comme si sa barque avait coulé. Enfin, dans la revue bibliographique, Shlomo Marcus a sélectionné trois nouvelles parutions :  un ouvrage d’Alberto Nar : Queen of the Worthy - Thessaloniki : History and Culture - Éditions Paratiritis 1997 - en anglais .“Une histoire de Salonique des origines à nos jours”. De Brakha Rivlin : “Chronique des Communautés - Grèce” - Éditions Yad Va-Shem - en hébreu. “Une histoire des Communautés juives de Grèce depuis leur fondation jusqu’à l’après-guerre” puis, d’Erika-Myriam Amariglio-Kounio : “Récit d’Erika : une survivante de Salonique”. 1ère édition en grec - traduit en hébreu Éditions “Eqed”9 - Récit d’une Salonicienne déportée avec sa famille à Auschwitz et qui, parce qu’elle parlait allemand, a été employée aux archives du camp où elle a été témoin du terrible processus d’extermination.

Bernard Pierron
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