Muestra lingua : Muestro ermano Richelieu (Bavajadas !) Une vision historico-surréaliste d’Hervé Nahmiyaz


Monsieur kere bivir “a la grande”; monsieur ne se mouche pas avec le dos de la rapière. Dande, par ande Monsieur es un ermano del grande cardinal de Richelieu ? Croix de bois, cruz de fiero, el mentiroso ke se kayra kon el guerko.

Tel un rouage glissé entre les grains de sable et qui arrête la marée, Alexandre Dumas, le nabab preto du feuilleton, nous a laissé dans ses Trois Mousquetaires un Richelieu l’âme et le corps amidonnés, jansénisés comme dans le tableau de Philippe de Champaigne. Image fausse, côté ombre, pour amuser la galerie. Le voilà, le vrai Richelieu qui arrive : abracadabra, brouhaha, barouh aba hop...

C’est la fin du seizième siècle, guaï, shaka es media verdad, le vrai rejoint le faux, l’illusion, l’intuition, et le tableau d’Antoine Caron, le trompe l’œil au plafond. Dans un hôtel particulier décoré par Antoine Caron, poétique scénographie de beaux massacres entre mythologie et guerres de religions, on baptise Armand du Plessis, muestro Richelieu. Desha l’ubac, toma l’adret, el ombre kon el sol no es el mismo. Il est du Plessis comme son père, premier flic du royaume, armateur fricotant avec les pirates et, quand ce père meurt, il reste la mère, Suzanne de la Porte. Que cache cette porte ? Mystère et bulle de Rome, dira le Cardinal.

De la Porte, nom marrane par excellence, nombreux Saporta tel le vice-chancelier de la faculté de médecine de Montpellier. Richelieu marrane ? pas chiche ? Chicheportiche, le roi des fortiches !

Un bourgeois ayant acheté en fief une porte de ville pouvait s’appeler de la Porte, mais peut-on se fier à une aussi plate réalité ? Soit : les de la Porte étaient protestants, mais ante ? Richelieu, à la fraîche noblesse s’invente une généalogie de fantaisie, l’époque le demande ! Le duc de Ventadour, pourtant dévôt enklavado, un Lévis comme les Mirepoix ou les Lautrec, gouverneur général du Languedoc faisait remonter son origine jusqu’à la tribu des Lévi.

Mieux que sortir de la cuisse de Jupiter : sortir d’Egypte !

Meoyo grande, le jeune Armand est un génie en herbe, il sorbonicole et, en 1606, à 21 ans, pour peu qu’on l’y cherche, on le trouve à la compagnie des docteurs de Sorbonne, le fin du fin. Ce jeune théologien bâtit le déificque manoir de la raison rabelaisienne, bâtisse baroque avec Descartes au grenier et Nostradamus à la cave. Il suit le précepte cabalistique de la déesse Bacbuc: “Soyez vous-mêmes les interprètes de votre entreprise”.


Quelle entreprise que celle d’Armand du Plessis ! Evêque de Luçon à vingt ans, cardinal à trente-sept, il appelle “cousins” les plus grands du royaume. A la droite du jeune roi, il dirige la France, et donc le monde. Cet amoureux des jeux d’eau, nymphées et cascades est comme l’anguille, souple, vif et argenté. Su vida es el roman d’un picaro à la cour de France, aussi dure que les bas-fonds d’Estrémadure. Elle veut le même cynisme de survie que les péripéties du Lazarillo de Hurtado de Mendoza ou de l’aventurier Buscon (ke sta buskando, bre?) de Quevedo. Richelieu se glisse dans l’ombre de Concini et de la Galigaï, réputés Marranes, et après leur tragique et brûlante disgrâce, il connaît l’exil à Avignon, près des juifs coincés dans leur carrière obscure dominée par le Palais des Papes.

De retour au pouvoir à force de ruses, Richelieu combat l’Espagne (tiens, tiens...), est honni par les bigots de la compagnie du Saint- Sacrement, s’allie avec les protestants pourvu qu’ils ne soient point du royaume.

Sa fonction ne parvient pas à cacher sa nature fantasque, imaginative et hypocondriaque : il a sans cesse besoin de Juif, son chirurgien pour qu’il surveille ses maux réels ou imaginaires, de l’apothicaire Laurent Catelan. Ce spécialiste des momies, licornes, porcelaines, bézoards, pierres judaïques, est issu de ces Marranes de Montpellier qui ont intrigué les frères Platter. Thomas Platter les voit partout sous les masques catholiques ou protestants, judaïsant en cachette et il s’exclame : “A-t-on jamais vu un juif se convertir ?”

Auprès de Richelieu on trouve le financier Jean de Moysset (Moché ?) un certain docteur Emery (Denery ?), deux Marranes portugais : Alvarez et surtout Lopes qui fut un véritable ami de Richelieu et aussi son souffre-douleur. Il est tailleur de diamants, marchand d’art, financier de le reine-mère, et ce juif à peine converti devient ambassadeur secret du cardinal, maître d’hôtel du roi et conseiller d’Etat, bigre le bougre ! Certes, cela se payait de quelques humiliations, de quelques farces jouées par le cardinal qui les aimait tant : ainsi une fausse attaque près de Rueil par des brigands d’opérette fit rire Richelieu et laissa Lopes medio muerto d’espanto.


Le cardinal veut dominer le verbe qui contient le monde mieux que ne le fait la matière; aussi crée-t-il l’Académie Française avec Conrart et sa cohorte de protestants apostats; soutient le très extraordinaire médecin philantrope et publiciste Théophraste Renaudot qui dérobe à un certain Epstein l’idée de la Gazette. My tailor is Richelieu alors que le cardinal taylorise l’écriture théâtrale en lançant cinq auteurs sur un même sujet : l’aveugle de Smyrne.
Or quel Smyrniote plus aveugle que Sabbataï Zvi ?

Le cardinal écrit la tragi-comédie Mirame (mirame, regarde-moi ?) cri d’amour lancé à la reine Anne d’Autriche qui n’a d’yeux que pour el pipino in pyes Buckingham, puis pour Mazarin qui, écrit Richelieu, “ressemble si fort à Bouquinquant”.

Enfrente d’eya, halis loko, Armand joue du luth, danse malgré l’interdit de l’Eglise l’érotique sarabande, vêtu en bouffon. Groucho pour le goût du pouvoir, Harpo pour la concupiscence, Chico pour l’amour des jeux d’argent.

Richelieu a la folie mélancolique, mal de l’époque, il reste le desengagno, le désanchanté. En 1643, Mathieu de Morgues le présente comme “un bel esprit, et un mélange de folie, ne pouvant souffrir ni ses biens ni ses maux”.

Lui qui s’est fait construire une ville à son nom, rêve d’un ailleurs, d’une terre promise. Avec le père Mersenne, il peut imaginer, à la Zamenhoff, une langue universelle; avec Gaffarel il se plonge dans la Kabbale pour en extraire une religion unique. Pourquoi tire-t-il de sa prison milanaise l’utopiste Campanella qui nie la divinité du Christ ? Ce visionnaire, auteur de “La cité du soleil”, cet anti-Machiavel, lui aussi fasciné par l’arbre des sephiroth, attend la venue de temps nouveaux et imagine un monde neuf pour un jour proche. Serait-ce le grand Zohar ?

Richelieu a agi comme Machiavel et rêvé comme Moïse. Il laisse de lui à la postérité une image en trompe-l’œil, genre pictural qu’il adorait.

Le trompe-l’œil, n’est-ce pas par excellence l’art du Marrane ?

 Hervé Nahmiyaz

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