Une rencontre avec Simantov Tazartès

Sous cette rubrique nous continuons à publier des réflexions, des souvenirs, des itinéraires, des points de vue qui, pour être personnels et signés, n’en présentent pas moins un intérêt général, et en deviennent exemplaires de notre civilisation judéo-espagnole, du vécu de bien d’entre nous.

La “Lettre Sépharade” a rencontré ces temps derniers l’un des derniers survivants de ce commando essentiellement constitué de Saloniciens qui, d’Auschwitz et Birkenau, fut envoyé en fin de 1943 pour déblayer les ruines du ghetto de Varsovie.

Une fois vidé de ses derniers occupants juifs dans les conditions atroces que l’on sait, les Allemands eurent besoin de main d’œuvre corvéable pour nettoyer les ruines, abattre les immeubles croulants etc. et songèrent à utiliser de jeunes Saloniciens et autres Grecs - un millier peut-être - à ce travail, l’avantage pour les nazis étant qu’aucun de ces jeunes ne parlant vraisemblablement ni russe ni polonais, il n’ avaient pas à craindre de liaison avec la population alentour ni avec la Résistance polonaise.

Simantov fut de ceux-là et ne doit sa survie qu’à une chance saisie, disons à une intégration mentale rapide de la situation, comme bien souvent le racontent les survivants des camps.

A Salonique, son père était boulanger et Si-mantov typographe de presse dans les années 1928/40, travaillant dans des quotidiens puis dans un hebdomadaire judéo-espagnols (La Vara, El Pueblo, la Verdad, el Kirbatch etc.), jouait au foot-ball et faisait partie d’une troupe de théâtre d’amateurs représentant en judéo-espagnol des pièces souvent françaises. (Il nous montre de splendides photos et essaie d’identifier pour nous ses camarades.1)


Il fit la guerre en Albanie contre l’armée italienne, que l’armée grecque composée sur ce front de nombreux soldats juifs gagna au prix de bien des pertes et souffrances : les Grecs urbains étaient mal équipés et non accoutumés au climat des montagnes albanaises l’hiver. Lorsque les Allemands remplacèrent les Italiens, Simantov et ses copains démobilisés souvent en piteux état refluèrent vers Salonique.

Bientôt après, en été 1942, les brimades et persécutions commencèrent2. Simantov fut déporté par le second convoi, au printemps 1943 et affecté à Birkenau. Il ne tarda pas, là, à comprendre le fonctionnement des crématoires puisqu’il travaillait en commando à l’extérieur, juste en face, de l’autre côté de la route, dans un atelier de sangles et courroies de parachutes, la Biberei.

Lorsqu’il fut désigné, avec des copains de misère (sus ermanos comme il les appelait), après une sélection par une course à pieds, nus, devant des officiers, pour Varsovie où l’on aurait besoin de spécialistes, il comprit vite que le métier de typographe ne serait guère utile et se déclara peintre. Là était sa chance. Au lieu, là-bas pendant six ou sept mois de casser des pans de murs, il peignait en atelier des affiches, des panneaux, voire des triangles roses sur les vestes des déportés homosexuels allemands qui débarquèrent un jour, “privilégiés” tout de même car Allemands...


Le commando ne comportait pas de revier3 pour les malades qui étaient immédiatement abattus d’une balle dans la tête. De même en était-il des résistants polonais que l’on amenait par camions entiers.

Lorsque les Russes, en l’été 1944, furent vraiment à la porte, le commando fut dirigé, à pieds puis en wagons de voyageurs - et non à bestiaux, luxe... - vers l’ouest, Dachau, la proximité de Munich, un tunnel en construction, les bombardements américains qui tuèrent nombre de Saloniciens rescapés dans un train fuyant vers l’ouest, des planques provisoires autant que précaires, la soif, la faim toujours... puis un char américain.

Rapatrié vers la France, Simantov est resté à Paris, s’est remarié avec une rescapée miraculeuse (Mathilde/Matica Gattegno) puisque sa femme était morte après des “expériences” à Auschwitz, a exercé son vrai métier d’imprimeur, et préside toujours l’Amicale des déportés saloniciens restés en France.

Il tient à jour depuis cinquante ans le cahier sur lequel sont portés les noms de ses camarades. Il coche d’une croix au crayon rouge ceux dont il apprend la disparition.

Très nombreuses hélas, sont les croix rouges sur le cahier...

On vous embrasse de tout cœur, Matica et Simantov.

Ke mos bivesh muntchos anyos.

RB. et JC.

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