Une Enfance juive a Istanbul (1911-1929) - Nissim M. Benezra / Les Eaux douces d’Europe - Brigitte Peskine


1996 / 215 pages. Edit.  ISIS.Semsibey Sok 10 Beylerbeyi-Istanbul 81210 Turquie. 110 F. port inclus.
1996 / 380 pages.  Editions du Seuil et libraires

C’est une expérience curieuse et enrichissante pour un chroniqueur que d’avoir à commenter dans le même article deux livres qui ne semblent pas à priori comparables.

Mais il nous faut examiner les choses de plus près :

- l’un est une chronique écrite par un Stambouli né en 1911 qui raconte son enfance dans sa ville natale, de laquelle il s’éloigna à l’âge de 18 ans en direction de la France.

- l’autre est un roman écrit par une  femme de 40 ans plus jeune que l’auteur précédent, et qui nous propose une saga familiale racontée par une Rebecca supposée née à Istanbul - tiens...! - en 1898, une douzaine d’années donc avant la naissance de l’ auteur précédent.

Le milieu et la période décrits sont donc les mêmes.
Bien qu’il ne soit pas dans la vocation de la “Lettre Sépharade” de commenter des romans, le lien entre les deux livres est si fort, si intéressant, que nous avons dérogé.

La vie de  Nissim Benezra a été dramatiquement marquée par la perte coup sur coup de son père, ouvrier mobilisé - qu’il n’a pratiquement pas connu - à la bataille de Çanak Kale ( Gallipoli) en 1915, puis de sa mère, de maladie, bientôt après.

Le fond du tableau, c’est l’atterrante famine qui règna sur Istanbul, pour les gens pauvres, durant ces années de guerre. D’où les disparitions successives de plusieurs personnes de sa famille, littéralement mortes de faim. La scène est émouvante où, par pitié alors qu’il erre dans les rues, une petite fille l’entraîne chez ses parents, les Francès - le père architecte non mobilisable - préparant un repas chaud, superbe, “normal” pour parents et enfants, et où on l’enferme, lui, dans une pièce attenante, porte entrebaillée, avec une minuscule tranche de pain alors qu’il n’a pas mangé depuis ?.. il n’en sait rien, et que les autres se régalent. Il dit que c’est de ce jour qu’il a commencé à réfléchir à l’inégalité des conditions : il n’a pas encore quatre ans. Et son père, à la guerre, meurt l’année suivante. 

De plus l’auteur, tant d’années après, reste toujours incrédule devant l’indifférence de sa mère à son égard - à la mort de laquelle commença l’errance d’une tante chez une autre, puis la vie dans la rue, la bataille pour se frayer une place devant la fontaine publique pour ramener un peu d’eau, puis bientôt l’orphelinat. Une belle figure, la dame Dal Medico se détache dans sa mémoire des autres dames visiteuses de cet orphelinat, décidant que le mercredi les enfants auraient, à ses frais, du  halva  comme dessert...

Un beau portrait, au passage, du haham Alcolumbre, grande perche misérable s’échinant d’ici de là, toujours en retard, à de menues tâches cumulatives pour gagner très mal sa vie, enseignant du Talmud Torah  entre autres.

Nissim, dans cet orphelinat mixte - singulier pour l’époque ! - apprend bien des choses, y compris ce qu’on lui enseigne... gagnant la confiance des dirigeants, servant bientôt de répétiteur en quelque manière, mais pour peu de temps : il faut faire de la place, et on lui suggère bientôt qu’il  est convenable de commencer à travailler !

À quatorze ans il est fou de joie parce qu’il a réussi, par charme ou persuasion à se faire offrir des livres : il en a trois - dont des morceaux choisis de littérature du célèbre Moïse Fresco. 




Puis l’orphelinat brûle, ce que le “Journal d’Orient” de M. Carasso résume le lendemain, sous la plume de M. Dal Medico : “Il ne reste plus pierre sur pierre à l’Orphelinat National Israélite d’Ortakeuy”.

Et c’est la ronde des petits métiers, cordonnier, garçon de courses, un petit travail chez  un Andjel, puis un autre chez un certain Jacoël de Salonique, et toujours la passion de lire, tout et n’importe quoi. Le temps passe, Nissim comprend qu’il n’a pas d’avenir sur place et ne songe plus qu’à s’échapper vers la France, puisqu’il est francophone, et raconte combien il a de mal a rassembler cent livres turques pour payer son voyage. 

Nous le quittons sur le pont du bateau...

Brigitte Peskine fait naître Rebecca Gatégno, dans une famille peu aisée mais de bonne réputation, d’une mère Tamar Covo de 28 ans, et d’un père de 48. Nombre d’enfants à la maison, certains d’un premier lit du père. 

Afin que le lecteur s’y retrouve, Brigitte a inclus un arbre généalogique de toute cette famille, à la première page de son livre, malheureusement non détachable, comme avait pensé à le faire l’éditeur d’ Edgar Morin dans “Vidal et les siens”. Quant à Nissim Benezra, il n’y a pas pensé du tout, et il est quasi impossible de se remémorer les liens de parenté entre tous ceux et celles dont il nous entretient... 

La vie des familles, et de Rebecca en particulier, est organisée autour du cortijo, courette commune à plusieurs maisons, dans laquelle les femmes passent la journée à bavarder ou coudre quand elles ne préparent pas la cuisine pour le seigneur et maître.
 
Digressions appuyées sur la malédiction de naître fille.... 

Les langues pratiquées sont le judéo-espagnol et le français - ce dernier par snobisme.
À six ans Rebecca participe au grand nettoyage de Pessah  et nous le décrit.

Scolarité à l’Alliance. Elle étudie si bien que bientôt on lui propose de poursuivre des études à Paris à l’Ecole d’Institutrices de l’Alliance - idée insupportable à la famille : une fille seule à Paris, lieu de perdition ? Mais la déclaration de guerre d’août 1914 coupe court aux négociations  et elle entreprend sur place des études secondaires, jusqu’à décrocher un baccalauréat.

 La bourgeoisie francophone, francophile, devient peu ou prou l’ennemie intérieure et l’antisémitisme, inconnu en Turquie, commence à apparaître. La famine des pauvres n’est qu’évoquée au passage : le père  Gatégno gagne bien sa vie dans le commerce. 
 
Une marieuse ne parvient pas à caser son frère, “mauvais garçon”. Elle a bien un beau parti, Sarah Nahmias, apparentée aux Allatini mais ne peut la lui présenter : “Dans l’échelle de  la bourgeoisie  sépharade, l’ultime barreau était occupé par la communauté juive livournaise. Bien que quatre siècles se soient écoulés depuis l’expulsion, il n’existait pas de bon pedigree  qui ne remontât à l’âge d’or”.

Son frère aîné est amputé d’une jambe  du fait de guerre. Peut-être échappe-t-il ainsi à la mort ?
Rebecca, précédée de sa nièce plus âgée, atteint enfin Paris et l’Ecole Normale. Son demi-frère est déjà sur place, installé dans le conformisme... et une bonne situation.
Et le malheur arrive à Rebecca sous la forme de la mort de sa sœur Adéla laissant trois enfants orphelins... et la quasi obligation pour elle, célibataire, d’épouser le beau-frère et d’élever les enfants. La pression est de plus en plus forte, irrésistible sur elle malgré sa réputation de mauvaise tête. Elle revient à Istanbul et consent à un mariage, qui reste non consommé tant l’homme lui répugne, mais sauvegarde les apparences sociales.

A la Bar-Mitzva de l’aîné des enfants, terme qu’elle s’était fixé, elle abandonne la partie et se retrouve, après un séjour très difficile à Paris, tout à coup au Venezuela pour une dernière tranche de vie... commençant par une psychanalyse, pour remonter de l’état grabataire dans lequel elle avait sombré, de retour seule à Paris. Elle n’avait pas encore 35 ans, et toute la vie devant elle...


On peut se demander ce qui sépare ces deux récits, sinon une notion d’échelle pour s’exprimer en termes de géographie : une carte au
50000ème offre évidemment plus de détails qu’une autre au 250000ème, mais le territoire représenté est le même !

Et dans le cas qui nous concerne ici, les souvenirs personnels (ou intégrés par témoignage) sont intimement mêlés à des notions historiques ajoutées après coup : telle la tirade sur les Ben Ezra de l’Histoire rapportée page 95 : il ne s’agit pas d’un épisode vécu ! ou les considérations stratégiques sur la guerre, page 127 etc..., qui ne sont pas d’un ordre différent de celles racontées par Brigitte Peskine, page 205  par exemple dans son roman !

En bref, le récit de Nissim Benezra donne l’impression de coller de plus près au réel quotidien parce qu’il est enfermé dans une période plus courte; les détails ressortent mieux : c’est la notion d’échelle évoquée  plus haut.

Le livre de Brigitte Peskine est mieux écrit, par un écrivain  expérimenté et vivant en France; c’est bien normal. Mais la dimension du vécu y perd un peu...
Si l’on pouvait exprimer un reproche à ce roman, ce serait justement d’avoir voulu illustrer trop de situations typiques, emblématiques, dans le même ouvrage : la condition de la femme, l’obligation du remariage avec le beau-frère veuf, la libération par le passage en France et  le recours à la psychanalyse, etc.

La conclusion la plus claire est qu’il faut lire les deux, surtout vous autres, les Stamboulis,  pour lesquels maints détails et lieux rappelés seront encore plus émouvants  ! Vous serez nostalgiques et conquis.

Jean Carasso
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