Le tre sinagoghe edifici di culto e vita ebraica a Livorno dal seicento al novecento - Ouvrage collectif (en italien) sous la direction de Michele Luzzati


1995 / 122 pages, Edition de la ville de Livourne. Nombreuses photographies, plans des édifices.

Comme tout ouvrage collectif, celui-ci n’est pas exempt de redites, c’est inéluctable. Mais il nous semble si important que nous estimons bon d’en offrir une recension détaillée à nos lecteurs, sans mentionner à chaque instant ce qui revient à chacun des cinq auteurs. 

La présence juive en Toscane est attestée depuis une dizaine de siècles. Alors que la vie juive s’organisera assez librement à Pise et Livourne (cités fort proche, la seconde dépendant à l’origine de la première), les Juifs de Florence et Sienne vivront dès 1570/71 en ghettos.

Le propos du livre est d’examiner la vie des Juifs à Livourne telle qu’elle s’inscrit dans la construction et l’évolution de leurs synagogues.

Dès le XIVème siècle les marchands juifs sont mieux que tolérés, conviés, à Livourne-Pise ce qui est confirmé par l’Edit de Cosme Ier en janvier 1549 “aux Portugais et nouveaux chrétiens”.

Puis Ferdinand Ier décrète le 30 juin 1591 qu’il verra du meilleur œil l’installation de “marchands juifs” dans les deux villes. A noter que Pise est à l’époque en pleine crise démographique, et Livourne une bourgade portuaire que le souverain aimerait voir prospérer, en concurrence avec Ancône.

Il s’agit du décret connu dans l’Histoire comme “La Livournina”, formellement renouvelé et précisé en 1593.

La première synagogue a dû se trouver à Pise dès avant 1591 dans un appartement et l’on n’en a pas gardé de traces. La seconde fut édifiée à Livourne.

Les nouveaux venus d’Espagne, et surtout du Portugal, généralement chrétiens, s’installent d’abord en location à Livourne, puis achètent des maisons. C’est ainsi qu’on appréhende leur histoire. Les auteurs ne nous expliquent pas si ces nouveaux venus retrouvent immédiatement leur religion d’origine après un quasi siècle d’apparence - ou conviction - chrétienne.

Gabriele de Maggino fut l’un des premiers propriétaires et acheta un terrain destiné à bâtir une synagogue le 15 mars 1595.

L’évolution démographique dont les auteurs nous offrent quelques repères explique bien la nécessité d’agrandir à mesure le lieu de culte .

Les Juifs sont :    
- une centaine en                                1601
- 711 en                                                1622
- un millier  en                                1642
- 1 250 en                1645
- 2 000 sur 14 000 habitants en 1662
- 3 476 en                                         1738
- 3 687 en                                         1758
- 4 327 en                                         1784
- 4 800 en                                         1806

et toujours autant en 1841, bien que se soient joints des nouveaux-venus finalement majoritaires en nombre, du Maghreb (principalement de Tunisie) et du restant de la péninsule italienne . (En négatif au contraire, il faut soustraire les nombreux partis vers Tunis à la même époque.)


On conçoit que la synagogue édifiée en 1607 (celle, toujours actuelle, de Pise, le fut en 1596) se soit avérée insuffisante à diverses reprises. Elle  fut  donc réaménagée plusieurs fois sur le modèle phare de celle d’Amsterdam, le financement des travaux étant assuré par les grandes familles : De Medina, Ergas, Sarmiento, Fernandez, Diaz, Attias, Franco, Recanati, Sulema, Nunes, Crespino etc.

Les gestionnaires - massari - furent toujours nommés par le Grand Duc et le Gouverneur mais pratiquement co-optés dans la bourgeoisie marchande sépharade, qui ne laissait s’introduire personne d’ “externe” dans les instances dirigeantes, même lorsque les non-Sépharades devinrent majoritaires au sein de la communauté. 

Revenons en 1607 dans cette bourgade de Livourne en pleine extension. Les Juifs, encore peu nombreux (voir ci-dessus), s’installent un peu partout, y compris dans la rue principale. Dans le cadre d’une planification urbaine à long terme, Ferdinand Ier propose le regroupement systématique - mais non forcé - des maisons et activités  juives autour de la synagogue, appelant au contraire les commerces chrétiens dans la rue principale. S’édifient alors de beaux immeubles de quatre étages, proches de ceux, fort comparables, des chrétiens. On se fréquente, à classe sociale et milieu culturel semblables. On donne des concerts, on s’y invite; on étudie. Mais ça n’est qu’après 1815 que l’on remarque un fort contingent de diplômés de Pise, en médecine ou en droit. On s’inscrit à la loge maçonnique. La société des marchands est raffinée. Quelques conversions sont constatées, de Juifs au catholicisme, mais vice-versa aussi.

Les massari freinent l’immigration  des Juifs d’Afrique du Nord  par le biais de leur non-inscription sur les listes communautaires.

L’examen des rôles d’imposition, ici comme en Espagne, éclaire sur la situation sociale des Juifs comme des chrétiens et les situe les uns  par rapport aux autres, renseigne sur les professions : marchands mais aussi artisans et commerçants.

Amsterdam constitue un phare, un modèle, et les relations commerciales se sont nouées depuis longtemps avec la capitale du Nord, avec Venise, avec Tunis où maintes familles ont installé des comptoirs.
Mais, à la fin du XVIIIème siècle, Gênes marque sa prépondérance sur Livourne et le peuplement juif diminue beaucoup, les migrations s’effectuent en sens inverse, Tunis se peuple de Sépharades. La situation économique se dégrade. Les pauvres ne sont pourtant pas abandonnés par les grandes lignées de médecins, juristes, marchands et éditeurs. (A ce propos, la première imprimerie fut fondée en 1650.)
Au XIXème siècle, la société se sécularise, la proportion des mariages mixtes augmente, vecteurs supplémentaires d’assimilation.

Les mouvements de libéralisation, de patriotisme unitaire du milieu du siècle sont bien relayés par les Juifs.

Au début du XXème siècle, la population juive : 1500 sur 113 000 habitants en 1922, n’est plus assez nombreuse pour former un groupe homogène, fort, structuré.

“Patrie”, “ordre”, étant des notions bien accueillies par la bourgeoisie, il n’est pas surprenant que le fascisme à son début suscite des adhésions, d’autant que les premières mesures anti-juives, des années plus tard, sont des brimades mineures et n’affectent “que” le petit peuple : retrait de licence aux marchands ambulants juifs, etc. 

En février 1939, 1736 juifs se font recenser à la préfecture. Au fil du temps, les pouvoirs publics internent - mais non déportent - 61 juifs et 30 antifascistes notoires, non-juifs.

Malgré tout 116 juifs furent déportés depuis Livourne. Les auteurs admettent que, sans ces persécutions et l’atmosphère de peur, l’assimilation aurait eu raison du judaïsme livournais.

Quant à la synagogue, dont l’ouvrage offre de nombreuses vues, la plus belle d’Italie, elle fut très endommagée par les bombardements de 1944 qui détruisirent le tiers des bâtiments du centre-ville.

Techniquement elle semblait pouvoir être réparée (voir la photo prise après le bombardement, page 79). Mais les pouvoirs publics décidèrent de financer  la construction totale du principal lieu de culte : chrétien, juif, de la ville, et non les réparations. Toutes les pierres des édifices du centre ville, y compris celles de la synagogue furent pillées et utilisées à la reconstruction.

D’où le nouveau plan d’une construction de style résolument moderne accepté par les instances de la Communauté à laquelle il fut présenté le 30 mai 1954.
L’inauguration eut lieu le 23 septembre 1962 en présence du grand rabbin Alfredo Toaff. Les juifs de Livourne ne se comptaient plus alors  qu’un millier. 
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