Mémoire de Goy


Le Chabbat languissait un peu sous un ciel déjà terni par un é à l’agonie.

La pièce, toute sonore, disproportionnée par les propos feutrés qui sy tenaient. Dans une salle adjacente, les femmes apprêtaient la table. On pouvait apercevoir les borekas fières de leurs faces gourmandes, les triangles aux épinards dont les robes savamment plissées froufroutaient à chaque déplacement, le sfongato qui, de nature divine, avait eu tant de mal à se défaire de son unicité. Alentours, les soldats noirs des armées balkaniques veillaient : Volos et Kalamatas revendiquaient avec ostentation leurs différences. Les voix des femmes semblaient naître de loffice.

Un moment, la conversation s’anima, philologique, étymologique, linguistique, savante en tous cas. 


Peut-être sagissait-il, comme à Tolède autrefois, dune de ces disputatio demeurées célèbres ?

Le djudezmo , le ladino ?

Au fond, que parlait-on ?

A côté de moi, le grec succédait à l’hébreu, lui même relayé par le turc, mais aucune de ces langues ne parvenait à traduire ou à contenir complètement l’émotion.

Les visages étaient graves, mais les yeux débordaient de cette vie toujours à conquérir ou à défendre. Le temps paraissait suspendu.

Le maître de maison parut. Ses souhaits, affables, valaient directives.
Les regards convergèrent.


Je crois que les gorges étaient très serrées mais elles finirent toutes par laisser jaillir, après tant dannées de silence, le longue vie au docteur Lubicz”.

Il se tenait debout, presque ébloui, sur cette scène incroyable des retrouvailles.

Quelqu’un a dit : “Le seul regard humain...”. Un témoin.

Lui continuait à nous regarder tous avec cette humanité sans bornes.
Esther, Elvira, Haïm, Zvi, Simon.
Ils étaient survivants.
Ils pouvaient témoigner.
L’Homme n’était pas mort à Auschwitz.

 Jean Paul Mazoyer, le 18.09.95


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